Indigo

il y a
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Work in progress

Image de 10 ans - 10 ans
Image de Très très courts
Dernier des Hommes et des fils du vent, l'homme traversait le désert sous l'océan du ciel.
Le dôme bleu au-dessus de lui s'étendait à perte de vue, sa présence aqueuse soulignant l'aridité du sol.
Les mouvements des vagues azur troublaient sa surface, rejoignant la couleur du sable là-bas, loin, vers l'horizon.
Cette union n'était qu'illusion, mais il y croyait dur comme fer.
Les chants de son peuple étaient rarement vrais, mais ils n'avaient jamais tort.
Ils lui donnaient un but et la force de continuer.

Le sable avait recouvert la planète, grain par grain dans une implacable lenteur.
Cet enfant du désert connaissait cette force tranquille.
On ne pouvait lui échapper.
Il s'en rendait compte à chaque fois qu'il regardait ses vêtements poussiéreux se fondant avec la couleur du sol.
Son but, l'espérait-il, était noble.
La recherche de la montagne blanche, celle qui lui permettrait de rejoindre le ciel.

Les vivres manquaient et il n'en trouverait plus.
Il savait qu'il lui restait 3 jours en rationnant l'eau.
Dans une semaine tout au plus, il serait mort.
Curieusement, la perspective de la fin lui apportait la paix.
Chaque jour, ses pas devenaient plus lourds alors que son cœur devenait plus léger.
Et ça, le désert l'avait bien compris.
Tout comme l'homme, il avait soif, son cœur aride réclamait qu'on l'étanche.
Mais ce n'était pas d'eau dont il avait besoin, il réclamait la vie.
Et ça, l'homme l'avait bien compris.
Alors il lui donna la sienne, bribe par bribe, et le désert consenti à adoucir son périple.
Sur son chemin, il plantait ses souvenirs, des graines de son cœur, qui sortaient du sol tel les arbres de la terre.
Amalgamant le sable pour recréer des scènes de vie, de nature, que le désert et le temps avaient effacées.
Le temps était compté, mais comment résister à l'envie de se retourner ?
Comment ne pas vouloir revivre les étapes qui l'ont forgé ?
Il devait rester fort et avancer, la fin approchait.

À intervalle régulier, il payait son tribut pour plaire au désert.
Lorsque ses forces diminuèrent, il eut besoin de courage.
Tous les moments qu'il avait laissés étaient là, derrière lui.
La tentation était grande de revenir sur ses pas et revivre ces instants, mais il se le refusa.
À la place, il se contenta de celui qui restait dans sa tête.
Il avait laissé tous ses souvenirs les plus proches sauf un.
Ce n'était pas encore l'heure de s'en séparer.

Autour de lui, les bourrasques s'amplifièrent.
Sage est le vent, son peuple le savait bien.
Son souffle ressemblait à un chant et fit remonter d'autres réminiscences.
Le désert s'était développé, il avait grandi au point de tout étouffer.
Il s'insinua partout, grippant le moindre rouage, bouchant la moindre ouverture.
Lorsque la Terre s'asphyxia, les gens de son peuple redevinrent les seigneurs redoutés des temps jadis.
Il était seul désormais, à parcourir le désert, le dernier des hommes bleus comme on les nommait avec peur et respect.
Cela ne voulait plus rien dire désormais et il le comprenait en regardant ses mains sales.

L'homme repensa à tous ces combats qu'il avait menés.
De petites escarmouches, des batailles dont la fureur brisa le calme des dunes.
Il reconnut les cris des frères qu'il avait vu tomber et son cœur se serra en comprenant qu'il pourrait les revoir une dernière fois.
Mais il ne se retourna pas.

Lorsque ses exploits et ses défaites furent loin derrière lui, il se remémora ce qui l'amena sur les sentiers de la guerre.
Il se souvint du long apprentissage de la mort.
À ces pensées, le sol trembla et d'autres dunes sortirent du sol sculptant des images du passé.
Un pont de pierre, une armée qui le traversait.
Soudain, une étincelle puis la construction prit feu sur toute sa longueur.
Le silence fut brisé quand hurlèrent les soldats.
Dans ces cris aigus, il distingua des râles d'un autre souvenir et des pics sortirent du sable empalant une dizaine de personnes.
Il ne détourna pas le regard, il connaissait ses crimes.
Le désert voit tout, même ce qu'on aimerait oublier.
Sans sourciller, il continua sa route laissant derrière lui un chemin de sang.

Quand il n'y eut plus de cris, un râle sourd matérialisa la première personne qu'il avait tuée.
Le moment de maturité, disait-on, une pensée d'ignorant en réalité.
C'est en apprenant la valeur d'une vie qu'il murit, lorsqu'il comprit le poids de la perte.
Ce fut la seule fois où il hésita à se retourner.
Et le silence reprit ses droits.

Quelque chose attira son regard, un point éclatant à l'horizon.
Il reprit sa route pour en avoir le cœur net.

Après plusieurs kilomètres, il découvrit que ses yeux ne l'avaient pas trahi.
Elle était là, la montagne de la rumeur.
En l'observant, il comprit d'où venait son éclat.
Elle avait été formée par les squelettes des personnes qui étaient venues jusqu'ici.
Leurs os avaient été polis par le vent et le sable les rendant immaculés.
La rumeur avait dû évoluer au fil des ans, au point d'oublier la raison qui attira les premiers hommes.
Quelle était-elle ?
Peu importait la réponse, il devait gravir ce cimetière pendant qu'il le pouvait encore.

Trouvant un chemin parmi les restes humains, il commença son ascension.
Lors de sa progression, un son venait régulièrement à ses oreilles.
On aurait dit le sifflement d'un serpent, mais ce n'était pas ça.

À la fin de la journée, il atteignit la cime et c'est exténué qu'il contempla le ciel si proche, mais inaccessible.
Les chants de son peuple étaient rarement vrais, il s'en souvenait.
Une bille tomba du ciel et c'est là qu'il comprit l'origine du son.
Il y avait un trou au-dessus de lui, pas plus gros qu'une tête d'épingle.
De là, une goutte se formait et tombait sur les os.
Au contact de la surface brulante, elle s'évaporait aussitôt.
Combien d'hommes durent rester ici espérant se désaltérer, goutte après goutte ?

L'homme sut qu'il était au bon endroit.
Les chants de son peuple étaient rarement vrais, mais ils n'avaient jamais tort.

Il pouvait presque atteindre les cieux, mais il manquait un bon mètre et rien autour de lui pour l'aider.
Le ciel restait donc un océan inaccessible.
Alors, il s'assit et contempla plus bas le chemin de son existence.
Un chemin fourmillant de détails jusqu'à l'horizon donnant une impression d'infini.
C'était la fin d'un monde, la fin d'un peuple et la fin d'une vie.
À cette distance, il n'avait plus aucun jugement, il regardait son passé de manière détachée.
Il était prêt à laisser son dernier souvenir, un instant de son enfance.
L'homme leva les yeux vers le ciel comme il le fit plus jeune et le sable siffla derrière lui.
Cette fois, il se retourna.

Ce jour-là, il demanda à sa mère si ce qu'il voyait était bien un océan.
Elle sourit et lui répondit par l'affirmative en lui expliquant que c'était là, la manière des hommes bleus.
Eux seuls pouvaient le voir de la sorte.
L'enfant demanda alors si tout ceci n'était qu'une illusion et sa mère lui répondit que l'absence en était souvent une.
Puis elle prononça les paroles qui restèrent en lui toute sa vie : « Ce point de vue est le socle d'une vie, mon fils, et peut être qu'un jour, si rien ne te fait vaciller, pourras-tu être le soutien inflexible sur lequel tes proches pourront s'appuyer ».

L'homme se mit à sourire.
Il se releva, s'approcha de l'enfant et grimpa sur ses épaules pour atteindre l'étendue inaccessible.
En levant ses mains, la poussière qui le recouvrait fut emmenée par les gouttes d'eau lui tombant dessus.
Les manches de sa tunique reprirent leur couleur azur et le liquide dévoila la peau de ses mains sur laquelle le tissu avait déteint.
Ses doigts bleutés touchèrent la surface du ciel et se mélangèrent à sa couleur.
On ne pouvait plus distinguer où ils se rejoignaient.
L'homme à moitié sable, à moitié eau, fit se rejoindre la terre et le ciel.
Le contact réveilla les cieux endormis depuis bien trop longtemps.
Le vide laissé par la fin d'un peuple attira leur attention et ils purent observer l'histoire qui fut donnée au désert.
Une histoire vraie, tout simplement, ni bonne, ni mauvaise.
Ils se souvinrent alors de l'existence du monde et tout put recommencer dans un songe.
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Image de Kahina De kabylie
Kahina De kabylie · il y a
Trés beau texte sur le désert
Bravo

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Phil Bottle · il y a
Je regrette de n'être que le 20 ème à avoir confirmer avoir aimé. J'aurais préféré être de 200 ème! Un texte fort qui fait voyager en lieu, temps, et âme! Merci!
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Les Histoires de RAC · il y a
Plein de poésie dans ce texte ♫
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Phil Bottle · il y a
Rentre Au Caravansérail!
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Fab Meiloan · il y a
Très beau conte, avec cette montagne blanche, tant rêvée faite cependant de squelettes , et ce souvenir d'enfance si prégnant, très poétique et philosophique, je suis heureuse de connaître votre texte, mon vote! Bravo!
Je vous invite, si vous le souhaitez sur En avoir plein le dos! (Fab Meiloan)

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Margaux Maurer · il y a
Une structure de texte originale, j'y ai lu une sorte de nouvelle Genèse, très appréciable, un talent de conteur !
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Léonore Feignon · il y a
L'homme bleu au coeur du désert dans sa traversée de l'existence, un cheminement poétique que l'on suit pas à pas jusqu'à ce que le ciel et la terre se rejoignent.
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M. Iraje · il y a
Une ultime quête mouvementée où fleurissent les souvenirs sur une belle originalité.
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Jean-Lou Monot · il y a
original au sens d'unique, une structuration qui scande la marche.
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Viviane Fournier · il y a
C'est très beau ... très beau dans l'idée comme dans l'écriture !
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Matthieu Varaut · il y a
C'est très bien écrit et on imagine parfaitement tout l'univers qu'il y a derrière. Les parties écrites à la façon de poèmes en prose sont très belles.