Esaü, les rois et la galette

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En cette année qui allait devenir l'an zéro de notre calendrier grégorien, Esaü était bien loin de se douter des évènements qui allaient se dérouler à quelques pas de chez lui. Il tenait boutique dans la rue principale de Bethléem et l'on disait de lui qu'il était le meilleur boulanger de la ville. Ses rayons étaient pleins de galettes de blé doré, de petits pains sans sel et sans levain, mais aussi de pâtisseries sucrées qu'on se disputait tant elles étaient délicates et suaves : roses des sables, baklavas, cornes de gazelles et j'en passe.
Sa femme Myriam était une véritable amie pour lui, elle l'encourageait dans son labeur dans les mille tâches quotidiennes ; car un boulanger se lève tôt et se couche tard ; c'est la nuit que l'on prépare la matière et c'est au petit matin que l'on enfourne.
Leur fille Sarah n'était pas en reste et participait au commerce familial en y apportant la fraîcheur de sa jeunesse et de ses idées. Notre boulanger était un homme comblé par la vie qu'il s'efforçait de rendre douce en ne manquant jamais de donner de l'attention aux siens et aux nécessiteux.

Depuis quelques jours, des centaines de familles déferlaient sur Bethléem en cette période de recensement, qu'avait ordonné le Roi Hérode à la demande des autorités romaines, qui occupaient alors la Judée. Éreinté par le surplus de travail qu'il lui avait fallu fournir pour approvisionner les auberges et les hospices, Esaü s'apprêtait à clore les panneaux de son échoppe. C'est alors qu'il vit se présenter au pas de son commerce un homme grand à l'air noble, le manteau poussiéreux et les sandales usées par la marche. Il s'appuyait sur un grand bâton de marche et tenait de l'autre main le licol de son âne sur lequel était assise une jeune femme au ventre bien rond, annonce d'une naissance très proche. Désolé de ne pouvoir héberger ce pauvre couple à l'air si fatigué, arrivant bien tard en ville pour trouver le moindre toit, il leur recommanda de se présenter en son nom chez son cousin Mardochée qui leur trouverait une solution. Avant de les saluer, il glissa dans la besace de l'homme quelques galettes et douceurs sucrées, invendues du jour. C'est tout ce qu'il trouva à leur donner, en adressant au passage une prière silencieuse au Très-Haut pour qu'ils ne passent pas la nuit dehors ; celle-ci s'annonçait si glacée. Preuve en était cette étoile limpide qu'il n'avait jamais vue briller aussi ardemment qu'en ce soir d'équinoxe.
Bien vite, farines et levures, pétrins et four, rappelèrent notre bon Esaü à sa tâche ; tout juste gardait-il en mémoire la douceur et la paix qui illuminaient le visage des voyageurs malgré leur peine.

Les jours qui suivirent, et alors que les natifs de Bethléem venus pour le recensement s'en retournaient chez eux, le calme revint en ville et les marchands faisaient les comptes de cette bonne semaine. Il régnait malgré tout une ambiance inhabituelle, une rumeur douce et retenue, comme si quelque chose de nouveau s'était produit, et dont on ne parlait encore que sous le manteau. La famille d'Esaü, toujours aussi affairée, n'avait guère le temps de prêter l'oreille à la rumeur, mais sentait bien ce changement inexpliqué dans l'air. L'étoile brillait toujours aussi fort dans le soir et semblait ne pas vouloir décliner comme la lumière d'un phare le ferait à l'appel du voyageur perdu.
C'était une dizaine de jours après le passage des deux voyageurs que se produisit un second évènement. Ce matin-là, très tôt comme à son habitude, Esaü pétrissait sa pâte à galettes de ses bras forts et velus. Son four était déjà bien chaud ; les manches relevées, le front plissé par l'effort, il ne pensait à rien sinon à la satisfaction de voir tout à l'heure sortir du four ses belles galettes de blé qui se vendraient vite à l'ouverture de son commerce. Tout à l'heure, il passerait aux pâtisseries et avait déjà préparé le beurre et la poudre d'amandes sur l'étagère au-dessus de son pétrin. Myriam et Sarah n'allaient pas tarder à se lever pour préparer un déjeuner et arranger la boutique pour y disposer la première fournée. On frappa fort à la porte ; Esaü, qui jamais n'était dérangé à ce moment-là de son travail, leva un regard inquiet vers la lucarne qui donnait sur la grande rue. Surpris par ce qu'il devinait des personnages qui se présentaient chez lui, il s'essuya bien vite les bras et fila ouvrir.
Devant lui, un homme grand au visage noble, comme le voyageur de l'autre jour. Mais celui-ci était vêtu des plus beaux atours : tunique de lin et manteau de soie, bijoux d'argents sur une peau soignée.
Lui aussi tenait par le licol son animal de voyage, c'était un chameau vêtu aussi richement vêtu que son maître. Derrière lui, en silence et juchés sur leurs selles, se tenaient deux hommes à l'air aussi noble, quoique leurs faciès trahissaient des origines distinctes. Les fontes de leurs animaux de bât pesaient de chaque côté, comme chargés de mille richesses.
— Bonjour noble commerçant, et pardonne-moi de t'importuner de si bonne heure dans ton labeur.
— Bonjour...
— Nous sommes des voyageurs venus de royaumes lointains et cherchons l'enfant Roi, le sauveur que l'étoile a annoncé.
— L'étoile... bégaie Esaü, qui ne sait pas si ce matin il s'est vraiment levé de sa couche.
— Oui brave homme, l'étoile. Nous sommes mages et étudions le ciel, les étoiles et ses constellations qui nous disent beaucoup de la vie sur cette terre.
— Euh... je suis boulanger... ma pâte va retomber.
— Oui noble boulanger, nous avons songé que peut-être tu saurais nous guider car nous ne sommes plus loin et nous cherchons l'enfant.
Esaü, perdu dans ses pensées, oublie sa pâte et son pétrin.
Dans l'arrière-boutique, pourtant, se joue un drame ; le chat de la maison, Raminagrobis, vient de se mettre à l'affût d'une souris imprudente attirée par le pot de poudre d'amande laissé ouvert sur l'étagère par le boulanger. Le chat lance son assaut et manque de peu sa cible ; dans son élan il déséquilibre la planche dont le contenu verse dans le pétrin d'Esaü. Tombent pelle mêle beurre, sucre, et poudre d'amande.
Esaü, qui entend le vacarme, se presse de congédier poliment ses visiteurs matinaux tout en leur indiquant d'aller voir Mardochée chez qui il avait envoyé le grand homme et sa compagne au visage si doux ; comme un pressentiment que les choses se tiennent.

En rentrant dans son atelier, il ne peut que constater les dégâts et se désoler de tant de gâchis. Toute cette bonne pâte dont il ne restait plus qu'à faire de jolis petits pâtons pour la fournée du matin.
Esaü, qui se refuse à tout gâchis, sauve ce qu'il peut de son travail et se met à tourner quelques galettes en y incorporant poudre d'amande, beurre et miel ; et enfourne le tout.
Vient son épouse Myriam, qui l'interroge sur cette odeur inhabituelle du matin.
— Ce n'est rien, encore ce chat qui fait des siennes, sûrement a-t-il couru derrière une souris, répond Esaü. Tout est tombé dans le pétrin, et ma préparation de ce matin est fichue. J'ai tout de même mis quelques galettes au four, mais jamais nous ne les vendrons ; elles nous feront la semaine, explique-t-il la mine déconfite.
— Oui, mais ça sent rudement bon, répond Myriam.
Arrive Sarah qui, comme tous les matins, vient préparer l'échoppe.
Esaü sort sa préparation du four et s'attelle tout de suite à la préparation d'une nouvelle pâte. Chacun vient se servir sur la plaque de cuisson, encore fumante. On attrape cela du bout des doigts, on se brûle, on souffle. Et l'on s'arrête, oui, et l'on se regarde. On mord à nouveau pour déguster cette galette au goût et à la texture nouvelle dont on sait déjà qu'elle fera les beaux jours de la boulangerie.
- Mais Papa, est-ce nouveau ? interroge Sarah.
— C'est inattendu, répond Esaü... c'est un peu long à t'expliquer. Des voyageurs, une étoile, des mages, Raminagrobis...
Mère et fille s'interrogent du regard, d'un air entendu, et se demandant si quelque repos ne ferait pas du bien au boulanger.
— C'est très bon, dit Myriam, et ça plaira aux clients. Esaü, il faut que tu en fasses plus.
- Huuummmmm, aïe ! s'écrie Sarah qui se tient la mâchoire avec la main.
- Et bien quoi encore ?! s'affole Myriam pour sa fille.
Sarah porte la main à sa bouche et y laisse tomber ce qui ressemble à un pois chiche... encore un ingrédient tombé de l'étagère et qui a échappé à l'œil d'Esaü.
Tout le monde part d'un rire effréné, que seul le manque de souffle vient faire cesser.
— Et comment vas-tu l'appeler cette galette qui ne ressemble à aucune autre ?
— La galette des rois... souffle Esaü, en repensant à ces trois mages, à ce voyageur à l'air si noble et à sa lumineuse épouse, et à cet enfant Roi qu'une étoile a annoncé.
On en aurait des choses à raconter sur ces premiers jours de cette nouvelle ère. Ce qui est sûr, c'est que des femmes et des hommes étaient là, et que chacun, à sa manière, a contribué à cette belle histoire, souvent en ne le sachant pas.
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Mijo Nouméa · il y a
Joli texte, qui émoustille les papilles :)
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Camille Berry · il y a
Quelle histoire... délicieuse !
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J. Raynaud · il y a
Quel régal ce thème. C'est tout ce que je ne sais pas écrire, mais que j'aime lire !
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Sylvain Dauvissat · il y a
Mon vote pour votre audace...
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est une histoire qui revisite celle qui est connue et qui donne son grain de merveilleux .... pour une meilleure dégustation.
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JAC B · il y a
Une petite histoire joliment racontée, de quoi poser une couronne sur votre texte , bonne continuation Hugues.

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