Dimanche Quatuor

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J’aime jouer avec les mots et les sonorités. Depuis quelques années mes écrits sont passés de l'ombre des tiroirs à la lumière du web. Mes personnages n’attendent plus que vous (et moi ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Mon père, avocat redoutable, avait acquis une renommée internationale dans le droit des affaires. Issu d’un milieu aisé, il avait épousé, dès la fin de ses études, la fille d’une riche famille d’industriels. Puis mon frère Julien était né. Mon père en serait bien resté là si ma mère, et le poids des conventions sociales ne l’avaient poussé à faire un deuxième enfant. Moi. Née huit ans plus tard. Bonne situation, bonne famille, le tableau semble idéal, et c’est le sentiment que je garde de mon enfance. Enfin, des douze premières années. J’avais un père sévère mais peu présent, une mère attentionnée et un frère solaire. Ni grand, ni costaud, je le trouvais pourtant très beau, avec ses traits délicats rehaussés d’un nez aquilin, héritage de famille et témoignage de caractère. Je l’adorais. Je me souviens que nous jouions régulièrement ensemble. Mon jeu favori était la Barbie Shopping. J’avais tellement de poupées et d’habits, qu’on avait recréé un mini centre commercial. On avait demandé à notre homme à tout faire de nous construire des magasins miniatures et des petits portants pour vêtements. On jouait tour à tour la vendeuse ou la cliente. Je n’ai jamais partagé ce jeu avec mes amies, pourtant elles venaient souvent à la maison. C’était un peu notre truc à nous. Cela m’avait même donné l’envie de travailler dans la mode, voire même dans le mannequinat, ce qui avait fait rire Julien, un peu moins mes parents.
Puis nous avons grandi, partagé moins de jeux. Julien entra en fac de droit ; une fierté pour ma mère ; d’une logique implacable pour mon père. Avec le recul, je me suis demandé ce que cela avait vraiment signifié pour Julien.

Du plus loin que je me souvienne, nous avons toujours eu une vie sociale intense. Tous les week-ends, mes parents recevaient ou sortaient. Toutes les semaines, nous allions au théâtre ou à l’opéra. Quand nous étions enfants, ma mère veillait à ce que nous soyons invités aux goûters d’anniversaire. Les nôtres étaient somptueux et prisés. Pour mes sept ans, elle avait choisi le thème de La Belle au bois dormant, mon conte préféré. Les barnums installés dans le jardin reconstituaient le château, elle m’avait acheté une robe de princesse et un diadème serti de brillants, les extras embauchés pour le service étaient en costume d’époque, et une troupe d’acteurs avaient rejoué le conte. En grandeur nature. Avec moi dans le rôle d’Aurore. Je garde encore la sensation du baiser sur le front de mon Prince d’un jour. Ma mère nous poussait également à avoir des activités extrascolaires, quitte à réaliser des prouesses avec les emplois du temps. Équitation, violon, club d’échec, tennis… La liste n’est pas exhaustive, et pourtant tout s’imbriquait merveilleusement bien. Il y avait pourtant une exception à cette vie trépidante : le dimanche « quatuor » instauré par ma mère. Le troisième dimanche du mois, nous n’invitions personne ni n’allions nulle part. Nous nous retrouvions à quatre, notamment pour le déjeuner. Et malheur à celui qui tenterait de s’y dérober. Mon père s’absenta une fois, pour accompagner un gros client qui arrivait de l’étranger. Pendant les quinze jours qui suivirent, la maison embauma des fleurs livrées chaque matin. Il n’a plus manqué un seul de ces dimanches.
J’avais douze ans. C’était le « quatuor » d’avril. Malgré les efforts de ma mère pour nous questionner sur la semaine écoulée, mes anecdotes plus ou moins drôles sur l’école, la conversation languissait. Même l’évocation de notre prochain week-end à Honfleur, pour inaugurer notre nouveau yacht, ne trouva d’écho. Julien, contrairement à son habitude, répondait par onomatopée. Soudain, sans avertissement ni préliminaire, mon frère lâcha « Papa, maman, il faut que je vous dise, j’aime les garçons ».
Et comme dans ces scènes de film où tout se fige, on n’entendit que le bruit de la sauce qui goutte de la cuillère dans la saucière.
— Mais Julien, tenta ma mère, tu vas bien te marier ? Rien que dans nos amis proches, trois jeunes filles feraient de gentilles épouses…
— Maman, s’il te plaît…
— Taisez-vous ! tonna mon père. Écoute Julien, chacun a le droit de commettre des erreurs. L’important est de s’en rendre compte. Tu vas quitter cette maison et tu reviendras quand tu auras retrouvé la raison. Je te verserai une pension afin que tu puisses continuer sereinement tes études.
Mon père sortit de table, ma mère baissa la tête. Fin de la discussion. Fin de mes années d’insouciance. Julien abandonna notre domicile le jour même. Je l’avais regardé, impuissante, faire ses valises et le tri dans sa vie. Je ne parvins pas à obtenir sa promesse de me donner de ses nouvelles.
Le lendemain, en rentrant de l’école, je découvrai, surprise, peinée, horrifiée, que ma mère avait enlevé toutes les photos de Julien postérieures à ses dix-huit ans. Officiellement, mon frère était parti chez notre tante, à New York, pour améliorer son anglais et se remettre d’un chagrin d’amour. Personne, dans notre entourage, n’eut le mauvais goût d’émettre un quelconque doute, ce qui aida mes parents à s’en convaincre. Mais pas moi. Je ne comptais plus les messages que je laissai sur le répondeur de mon frère ; jusqu’à ce qu’une voix me dise que le numéro n’était pas attribué. Je me morfondais.
Quelques semaines plus tard, je découvris, sur le guéridon du vestibule, une enveloppe en provenance des États-Unis, de New York plus précisément. J’appelai ma mère à travers la maison, me fis réprimander, car a-t’on idée de crier ainsi : « Où est la lettre ? Donne-la-moi. » Ma mère haussa un sourcil. « S’il te plait ».
— Sache que ton frère va bien, mais il ne serait pas convenable que tu lises certains passages.
— Je peux l’appeler ?
Je ne réussis jamais à le joindre. Chaque fois que je téléphonais chez ma tante, mon frère était sorti. Moi aussi je voulais y croire. Régulièrement je découvrais des enveloppes dont l’adresse était écrite à la machine. Un jour je suis rentrée plus tôt de l’école. J’ai trouvé l’enveloppe non encore décachetée. Toujours aussi vide. J’ai pleuré ma colère et ma peine pendant des heures. Il ne m’est resté que le manque de mon frère.
Les années passèrent. J’entrai en fac de droit. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Je venais de commencer ma deuxième année quand nous avons reçu une lettre. Une vraie, écrite de la main de mon frère. Revenant de l’Université, je trouvai ma mère dans le salon, tenant une enveloppe, n’osant pas l’ouvrir. En m’entendant, elle leva les yeux. Depuis combien de temps était-elle là, assise dans le canapé ? Je me suis installée à côté d’elle, tout contre elle. Elle l’a ouverte, précautionneusement, a sorti le papier, l’a déplié lentement :
Mes chers parents,
Je vais fonder une famille et je voudrais tant que vous vous associiez à mon bonheur.
Tendrement, votre enfant.
PS : Ma très chère Inès, je t’embrasse fort. À très vite !
Suivaient une date, une heure et l’adresse d’une mairie. Deux semaines après.
— Quel drôle de faire-part a murmuré ma mère.
— On va le revoir ! Me suis-je écrié, sautant sur mes pieds.
J’ai entraîné ma mère dans une danse désordonnée, follement joyeuse. J’étais heureuse, comme jamais depuis longtemps. Mon père fit preuve de beaucoup plus de retenue en apprenant la nouvelle. Tant pis. Dès le week-end suivant, maman et moi courrions les magasins pour trouver la tenue digne de cet événement. Ce furent quinze jours magiques. Jamais ma mère et moi n’avions été aussi complices. Nous nous demandions si Julien avait beaucoup changé. Nous nous rappelions sa fossette sur la joue gauche quand il riait. Nous imaginions comment pouvait être notre future bru ou belle-sœur : blonde, brune, j’espère qu’elle sera comme ci, pourvu qu’elle soit gentille… Ma mère avait même déjà disposé le cadre qui abriterait la future photo des mariés.

Le jour J, le jour dit, ce jour pas comme les autres, ma mère et moi fûmes prêtes bien avant l’heure du départ. Si nous avions su.
Mon père s’était garé un peu plus loin. Nous remontions la rue, tendant le cou, tentant de voir ce qui se passait, tout en prenant garde de ne pas nous tordre les pieds. La foule devant la mairie était bigarrée, gaie. Rien à voir avec la joie feutrée des mariages auxquels j’avais déjà assisté. Une voiture s’arrêta devant le parvis de la mairie. Une femme sublime en descendit. Sa robe était magnifique, de ces vêtements qui soulignent la sveltesse d’une silhouette, la noblesse d’un port de tête, un profil de déesse grecque. Son visage ne m’était pas inconnu. Quand elle tourna la tête vers nous je la reconnus, je ne pouvais que le reconnaître, cet être solaire qui avait illuminé toute mon enfance. J’ai senti mon père se figer. Il était blême, les yeux brillants. « C’est donc à ça qu’il a utilisé l’argent que je lui ai versé. On rentre. »
Il a fait demi-tour et s’est éloigné, sans plus se préoccuper de nous. Moi, je voulais m’approcher, attirer son attention, mais ma mère m’a tiré en arrière. Je ne sais pas si il, elle a eu le temps de m’apercevoir. J’ai voulu l’appeler… Par quel prénom ? Je me suis laissée emmener.
Dans les mois qui suivirent, mon père entreprit tout ce qui était en son pouvoir pour effacer les traces de l’existence de son fils, les liens qui le reliaient à nous. Ma mère était inconsolable. Et moi ? Une pauvre petite fille riche.
En fin d’année universitaire, je décidai de me spécialiser dans le droit de la famille.

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