Derrière la brume

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J'écris pour oublier, pour m'évader, pour fuir la réalité... Critiquez-moi ! Vos critiques, bonnes ou mauvaises seront les bienvenues. Qui s'essaie, s'affirme !

Un soir de mai, vers 21 heures, Paul traversa la place des Hautes Tours, emprunta la rue des Remparts et se rendit au bar « Le Bilboquet » qui battait son plein.
À son entrée, il reconnut quelques habitués qu'il salua. Il s'installa au comptoir et commanda un Picon bière.
Et c'est à ce moment-là, quand il pivota légèrement la tête sur le côté qu'il la vit. Elle était seule, assise sur une banquette capitonnée en similicuir bordeaux, fixant sa tasse de thé. Dès lors, Paul ne pouvait plus la quitter des yeux, il l'observait en catimini. Elle portait une jupe courte et une saharienne beige qui laissait entrevoir un petit décolleté. Sa silhouette fine et ses contours gracieux dont les jambes croisées n'en finissaient pas, le tourmentaient. Il distinguait un peu moins bien son visage et pourtant, il avait la sensation de l'avoir déjà vue.
Néanmoins, il se concentra sur sa boisson fraîche et s'octroya une longue rasade.
Paul aimait cet endroit pour son ambiance calme, chaleureuse, et son fond de musique zénifiante. Il s'y sentait bien et tout particulièrement après une journée de travail harassante.
Soudain, un délicieux parfum envahit ses narines, l'imprégnant totalement, et là, sans savoir pourquoi, il ressentit un certain malaise. La dame brune quitta l'établissement laissant la banquette vide.
Affecté par ce départ, il termina sa bière, prit la direction des toilettes et jeta un bref coup d'œil à la place qu'avait occupée cette ravissante femme. C'est alors qu'il remarqua une carte d'identité coincée dans un pli de la banquette. Sans tarder, il tourna la tête pour être sûr que personne ne le regardait, la récupéra rapidement, la consulta aussitôt et la fourra dans la poche de sa veste en tweed. Il fut ravi de constater qu'elle lui appartenait bien. Malheureusement, son identité ne lui apprit rien.
Il sortit des toilettes un tantinet nerveux, alla régler la note et partit dans la douceur de la nuit.
En moins d'une heure, la place des Hautes Tours était devenue un véritable no man's land. Seuls un homme et une femme s'embrassaient fougueusement devant une porte cochère.
Lorsqu'il arriva chez lui, il suspendit soigneusement sa veste à une patère en bois dans l'entrée. Il pénétra dans sa chambre, retira sa montre Tissot qu'il posa délicatement sur la table de nuit, s'allongea et ferma les yeux, espérant tomber dans les bras de Morphée. En vain, cela n'arriva point. Il se mit alors à penser à cette femme mystérieuse. Il revoyait parfaitement sa photo sur la carte d'identité : la forme de ses yeux, son petit nez retroussé, ses lèvres bien ourlées invitant au baiser et l'ovale de son visage. Il n'y avait pas de doute, il l'avait déjà vue ou croisée quelque part. Mais où et quand ?
« Elle se nomme Camille, plus précisément Camille Mathias. Elle est née le 14 août 1980 à Roubaix » se répéta-t-il pour la énième fois.
Au bout d'un certain temps, lorsqu'il comprit qu'il n'arriverait pas au stade de l'endormissement, il se leva, alla se servir un verre de calva et se vautra dans son fauteuil préféré, un Baudelaire en velours d'un bleu majestueux. Il finit par s'apaiser et sombra dans un profond sommeil.
Tôt le lendemain, il grimpa dans sa Peugeot 607 noire et prit la direction de l'hôpital psychiatrique où il travaillait en tant qu'infirmier. Il conduisait à vitesse modérée, écoutant Experience de Ludovico Einaudi, l'un de ses airs favoris. Et comme à chaque fois, cette musique lui procurait un immense plaisir et lui donnait même de petits frissons agréables.
Derechef, il se mit à penser à Camille. Il avait pris sa décision le matin même. Il irait la voir ce soir pour lui rendre sa pièce d'identité et essayer d'en apprendre un peu plus sur elle.
La rencontre à venir le mit de bonne humeur.
À peine était-il arrivé dans son service, tout jovial, que Claire, l'infirmière en chef le stoppa : « Bonjour Paul, tu vas bien on dirait ?
— Bonjour Claire. Euh... oui. Et toi ? marmonna-t-il.
— Je vais plutôt bien, mais j'irais encore mieux si tu acceptais de dîner avec moi ce soir ?
— Je suis désolé mais cela ne va pas être possible, tu comprends, je... Pourquoi insistes-tu, Claire ? Notre histoire est terminée et tu le sais !
— Tu vois une autre femme, c'est ça ? s'emporta-t-elle.
— Euh... non. Enfin pas encore. » Sur ces dernières paroles, Paul s'éloigna.
Après avoir terminé son service, il rentra chez lui directement. Sa journée s'était plutôt bien passée dans l'ensemble, en dépit de l'altercation du matin. Claire n'acceptait pas leur rupture et elle vivait très mal cette situation. Ils avaient été ensemble pendant cinq mois, mais il n'avait jamais envisagé une relation à long terme, pas avec elle du moins. Il l'aimait bien, c'est tout. En fait, il ne l'aimait pas. Et Paul rêvait du grand Amour, l'unique et le vrai.
Arrivé chez lui, il grignota un petit peu et se précipita sous la douche. L'odeur du savon le ramena aussitôt au parfum si subtil de Camille. Il éprouva une vive émotion et eut de vagues réminiscences olfactives d'un passé confus. Il chercha vainement à établir un rapprochement entre cette femme et lui. Vinrent des souvenirs complètement saccadés, chaotiques et d'une incohérence absolue. « L'image d'une jeune fille qui danse... Son corps et sa tête sont vaporeux... Un feu... Elle danse autour d'un feu... Et puis plus rien. »
À la suite d'un choc post-traumatique dû à un accident de la route survenu à l'âge de 29 ans, Paul avait perdu la mémoire quelque temps. Or, après plusieurs jours en unité de soins intensifs, il l'avait recouvrée partiellement et le docteur lui avait affirmé que ses souvenirs allaient, de toute évidence, réapparaître totalement au fil du temps.
Manifestement, ce parfum était enfoui quelque part dans sa mémoire, il en demeurait persuadé. C'était il y a longtemps, dans son enfance, son adolescence ou peut-être au passage à l'âge adulte, il n'aurait su le dire. En tout cas, une odeur ne s'oublie pas assurément, c'est pourquoi on la reconnaît, même si elle refait surface des années voire des décennies plus tard.
Dès qu'il fut lavé, séché et rasé, il se vêtit avec élégance afin de faire une bonne impression. Ensuite, il entreprit de farfouiller dans le caisson du bureau pour y dénicher un plan de la ville. C'était une toute petite commune, mais suffisamment grande pour ne pas connaître par cœur toutes les rues, les avenues, les places... Sitôt trouvé, il le détailla et fut surpris et réjoui de constater qu'un seul kilomètre les séparait l'un de l'autre. Ils étaient presque voisins en somme. La voiture n'étant pas indispensable, il irait donc à pied. Et s'il se cassait le nez devant une porte fermée ? En effet ! Il se pourrait qu'elle ne soit pas chez elle ! Il venait juste de prendre en considération cette éventualité. De toute façon, s'il fallait, il y retournerait le lendemain, le surlendemain... Avant de partir, il mémorisa son parcours : au sortir de la rue Lavoisier, descendre la rue Bordessolles, traverser l'avenue Gambetta, tourner à gauche dans la rue des Alouettes puis à droite dans la rue des Grives. Elle résidait au numéro 4.
Un peu agité comme au seuil d'une histoire d'amour, il toqua à la porte puis attendit. Sans parvenir à se l'expliquer, Paul appréhendait ce tête-à-tête. Il avait des gargouillis dans le ventre. Tout à coup, il entendit un bruit de pas précipités. Et la belle Camille apparut. La gorge sèche et l'estomac noué, Paul se racla la gorge :
« Bonsoir madame.
— Bonsoir monsieur.
— Je me permets de vous déranger car j'ai en ma possession quelque chose qui vous appartient. Il lui tendit l'objet en question.
— Où l'avez-vous trouvée ?
— Vous l'aviez laissée, hier, sur une banquette du Bilboquet, répondit Paul en souriant.
— Merci. Elle lui rendit son sourire.
— Je vais peut-être vous paraître farfelu mais j'ai l'intime conviction de vous connaître, un peu... comme si nous avions fait un bout de chemin ensemble, enchaîna-t-il.
Camille écarquilla les yeux.
— Quel est votre nom ? demanda-t-elle.
— Lorenzini. Paul Lorenzini.
Camille le fixa intensément puis l'examina attentivement. Il était grand, un peu musclé lui semblait-il, des cheveux poivre et sel, de magnifiques yeux verts, un nez grec parfait et un sourire sublime.
Soudain le ciel s'assombrit. Un vent cinglant et une pluie battante vinrent s'abattre sur lui.
— Ne restez pas là, entrez ! s'exclama-t-elle.
La décoration hétéroclite et très cosy de l'intérieur émerveilla Paul. Il se détendit.
Pendant que Camille préparait du thé, Paul explorait une étagère remplie de livres lorsqu'il découvrit le portrait d'une jeune femme. Camille suivait discrètement le regard de Paul. Elle se rapprocha de lui.
— C'est Juliette, ma jumelle. La ressemblance est troublante, n'est-ce pas ? lança-t-elle.
Tout à coup elle changea de physionomie et ajouta :
— Ma sœur est morte il y a trente ans, à l'âge de 18 ans. Elle s'est tuée par amour pour vous ! Elle est morte à cause de vous ! Vous l'avez tuée ! »
De vieux souvenirs ressurgirent : « Juliette... Juliette qui danse... autour du feu. »
Paul se figea et devint tout pâle.
Sauvagement, Camille pointa une arme sur lui et tira à bout portant.
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Alkos K · il y a
Belle chute pour un bon polar
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Vivi pioupiou · il y a
la fin est brutale et surprenante. j'ai aimé
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Roger ALCARAZ · il y a
j'ai aimé vous lire, merci.
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Si je peux me permettre, ou pas, quelques longueurs de plus et j'aurais aimé avec force :)
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Aldo Rossman · il y a
L'histoire ménage des surprises, dommage qu'il n'y ait pas de véritable suspense. Quelques développements supplémentaires auraient sans doute permis de donner plus de profondeur à ce passé qui surgit brusquement à la fin. Le potentiel est bien là.
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Corinne Val · il y a
Merci, ce texte est magnifiquement écrit. Je me croyais dans un film. Une fin inattendue, l'histoire nous tient en haleine.
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Line Chatau · il y a
Lorsque les évènements du passé resurgissent dans votre vie ! Bravo pour cette chute inattendue!
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Camille Sagasta · il y a
C'est excellent ! Une autre femme fatale ! C'est bien monté et très bien ficelé, on comprend toute la stratégie de Camille une fois son arme pointée sur Paul. J'adore ce "sauvagement" final ! Pan ! bravo ! Merci Agnès !
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M. Iraje · il y a
Un polar qui tient toutes ses promesses. Une chute sans sommations !
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Silvie DAULY · il y a
Magnifiquement écrit, ce drame nous laisse sur notre faim. J'aimerais que ce soit le début d'un roman.