Cinquante minutes.

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Vieux, mais qui marche encore. Une balade à moto, d'une heure ou de 60 jours, et hop ! Je reviens avec une histoire, ou 60 histoires (je me limite à une par jour sur les longs voyages). Si tu me ... [+]


— Il vous reste cinquante minutes.
Bon, je vais me lancer dans une improvisation, un message de cinquante minutes. C'est pas la première fois que je suis dans un cybercafé, et c'est la galère. Ce soir, il faut en plus se payer un troupeau de rosbifs pas du tout saignants, c'est un peu dommage.
On entend partout des mots pas mettables dans le moindre texte français tellement ils sont mal prononcés.
La cuisine british a dû beaucoup changer depuis le collège. Le prof d'anglais qui nous disait de prononcer comme si on avait une patate chaude dans la bouche... Ce groupe, là, ils ont plutôt tous une seringue quelque part tellement ils sont allumés.
"Des barbeaux", comme dirait le Dane, "en pleine chasse à la barbette". Il s'en fout, lui, pendant ce temps, il a l'appart pour lui tout seul et Maryline, la barbette du kart, celle de hier, retrouvée en urgence, parce que la nouvelle, quand elle s'est trouvée nez-à-nez avec le mulot crevé dans la piscine, elle a disparu dans la nuit en hurlant. Peut-être en anglais d'ailleurs, quand j'y pense. Le haut de son maillot est toujours accroché au grillage et je suis censé être le héros de l'histoire de ce trophée vestimentaire, parce qu'il faut sauver la face du dragueur impénitent qui a oublié de faire le ménage. Impatience plus cerveau mal placé égale...
J'ai donc endossé et raconté l'histoire. J'avais ramené une barbette du kart, et elle s'était barrée quand j'avais voulu la baiser dans la piscine. La belle Maryline avait regardé le "loft" à la télé, et son petit sourire en coin disait "Dane, ton pote le gros, il sait vivre, lui, il me baiserait dans la piscine, si je voulais..." Le Dane, lui, avait le même petit sourire en coin, sauf qu'il disait "Maryline, ça te dirait de baiser dans la piscine, comme le gros qui n'a pas pu ?"
Les idées que ce con pouvait lancer ! Et moi, encore plus con, qui marchait dans ses combines, jouant sur commande le gros pas très malin avec les filles...
Enfin, en tout cas, ils devaient être en train de baiser, à cette heure, et moi, je me faisais chier avec ces gueulards d'anglais dans ce cybercafé, a essayer de pondre un truc en une demi-heure pour le corriger en vingt minutes...
— Please, aider moi ?
Voilà la barbette "pole position" du groupe qui rapplique, elle m'a vu taper comme un malade, dans une fenêtre 1024 par 748 en 85 hertz qui ne fait pas mal aux yeux et montre plus de 20 lignes de 40 caractères, alors elle doit me prendre pour le crack du coin. Elle en a peut-être fumé d'ailleurs, du crack, cette conne.
— Dégage, mademoiselle.
Je regarde si elle a compris. Elle a des yeux verts, deux, très jolis. Elle n'est pas du tout allumée, très calme. Elle n'a pas compris ce que j'ai dit, elle sourit, bien plus motivante qu'une pub de dentifrice.
Bon, on va faire un effort.


Finalement, j'ai oublié mon challenge, mais je vais finir aujourd'hui. Jess, l'Anglaise de hier, est dans son car, elle me regarde par la fenêtre, très calme et très... Très british. Une sensation bizarre s'empare de moi en regardant ses yeux un peu humides, menthe à l'eau. Pas étonnant que Londres soit si souvent dans le brouillard si ce genre de fille se promène sous la pluie... Une couche craquante, fraîche, puis au premier coup de dent, le sorbet piment rouge. Je ne suis pas prêt de l'oublier, cette petite Jess.
Elle avait besoin d'aide pour envoyer son mail, et c'était facile pour moi. Je suis trop gentil avec les filles. Elles décodent ça d'un seul regard, d'une façon qui m'échappe totalement. Jess la jolie voulait plus qu'une aide technique, elle m'a expliqué ça en quelques mots. Se faire aimer "à la frêne seize". Elle m'a demandé si je voulais. J'ai dit "oui, dans la voiture, c'est un break diesel, et ça sera cent pour cent français comme ça". Le confort était sommaire, mais elle a eu l'air d'aimer ça. Elle m'a expliqué qu'elle pouvait s'échapper de sa troupe organisée pour toute la nuit si je le voulais, en s'arrangeant avec une de ses copines pour les comptages. Son portable était super, il n'a pas sonné une seule fois au mauvais moment.
En arrivant à la résidence, j'ai vu que le soutien-gorge de la barbette enfuie était toujours là quand les phares ont balayé le grillage de la piscine. Il y avait en plus celui de Maryline. La petite Anglaise l'a vu. Je lui ai fait le coup de l'Europe en désignant les trophées.
— Spain, Germany. Today, you. Tomorrow...
— You are a "dom Juan", Dany.
Il faisait très sombre, mais je devinais son petit sourire en coin, et ce qu'il demandait en silence.
— Do you want in the pool ?
— Sure !
La nuit était noire, il n'y avait aucune lumière, on aurait pu se croire en plein milieu de l'océan, dauphins parmi les sardines. Je flottais facilement, elle dansait sur les vagues. Quelle connerie ces jacouzis "loftiques" ! À la naturelle, en flottage intégral, c'était mille fois meilleur !
Archimède, t'es le pote des gros qui baisent dans l'eau.
Le Dane n'était pas là, il avait dû se casser au Malibu ou au Lyberty's avec Maryline. La douche avait rallumé la petite anglaise, sans surprise, et moi aussi, par un inattendu mimétisme. Le grand lit, à la confortable, histoire de finir la nuit en beauté. Que le Dane se démerde au retour pour trouver où caser sa barbette.


Là, au petit jour, j'ai encore béni Archimède.
Pendant que Jess prenait une dernière douche, je suis allé accrocher son soutif à coté des autres. Le Dane était là, au fond, bien sage et à poil, sur le dos. Maryline flottait sur le ventre, elle, juste au-dessus de lui, comme si son cadavre cherchait toujours à franchir le mètre cinquante-huit réglementaire pour désinterrompre le coït inachevé. La piscine était encore un peu rose, mais vraiment très peu. Le chlore avait rendu encore plus livide le corps exsangue de Maryline, lui donnant une pâleur très... Comment dire... Diaphane, cristalline, marmoréenne ? Je ne parvenais pas à trouver le mot convenable, le mot exprimant ma profonde émotion devant cette beauté inutile...
La scène était en train de changer, le faible courant de la pompe emportait les amants dans une valse macabre, une poursuite dont le prologue tragique devenait évident à mes yeux.
Le Dane avait coulé sous le poids de Maryline. Séducteur trop maigre, il était sans flottabilité, il s'était débattu en s'alourdissant l'estomac puis les poumons de plusieurs tasses. D'un ou plusieurs coups de reins, il avait tout de même réussi à soulever sa partenaire, en lui cognant la tête sur le rebord en léger surplomb. Arrêt brutal sur le chemin du septième ciel ! Fracture temporale avec hémorragie artérielle, respiration bloquée, sans doute par le réflexe de la glotte, poumons pleins d'air. Flottaison assurée.
Archimède, si tu savais quels effets découlent de ce que l'on avale au dernier moment... Quelques grammes d'eau ou quelques centimètres cubes d'air, et tout change.
Dans le noir, on n'avait rien vu du cimetière, Jess et moi.
J'ai emmené la petite Anglaise à la voiture en faisant le tour du bungalow dans l'autre sens, pour lui éviter le spectacle.


Le car est parti. Faut que j'appelle les flics, maintenant. Et dès que possible, l'école, pour mon dossier d'inscription. Je sais quelle case cocher, à présent. C'est devenu d'un coup très évident.
Spécialisation en médecine légale.

La Joséphine, Le Château d'Olonne, mercredi 28 août
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