Autoportrait

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde

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Une bobine de fil s'était déroulée sur le sol comme un long serpent rouge et dessinait une ligne fragile séparant en deux mon atelier d'une frontière illusoire. Je l'ai ramassée, consciencieusement rembobinée, et j'ai regardé autour de moi. Des dizaines de robes encore vides de sens, pendaient, accrochées par leurs cintres à des portants de bois. De ma fenêtre entrouverte me parvenaient des odeurs mijotées, des bruits tranquilles qui me faisait dire qu'on était dimanche. Je me suis levée pour la refermer. Il n'y avait plus de dimanche pour moi depuis longtemps... Depuis que j'avais disparu de ma vie d'avant, depuis que j'avais tout quitté, tout abandonné, sans laissé de traces.
Mon truc, c'était les robes. Les voir naître sous mes doigts habiles me fascinait. J'engendrais des toilettes qui collaient aux âmes et on venait de loin pour passer commande. Mes clientes m'aimaient d'amour égoïste, j'avais le don de hausser leurs corps forcément imparfaits à hauteur de perfection, de donner de l'aplomb à la plus timide et du chien à la plus fade. Je disparaissais derrière leur égo pour mieux l'exprimer, tâche sublime et mensongère derrière laquelle je me cachais avec soin. J'étais devenue, image lisse et sans plis, la couturière de la Rue Saint Jacques.
Je les intriguais aussi. Poussées par le culte de leur image, elles se livraient sans retenue dans le secret de l'essayage et quand leurs confidences allaient trop loin, un malaise ténu s'installait entre nous. Mon silence devenait tangible et dérangeait ; je sentais l'agacement poindre. Elles m'en voulaient, leur curiosité s'échouait immanquablement sur les rives de mon mutisme et je ne jouais pas franc-jeu au royaume de la stratégie féminine. Mais le malaise ne durait jamais longtemps. Quand le moment du dernier essayage arrivait, qu'elles avançaient devant le miroir et qu'un sourire vainqueur illuminait leur visage, elles avaient tout oublié, j'étais redevenue leur couturière. Le portefeuille sortait vite du sac, elles remplissaient un chèque avec un frisson de bonheur et partaient vite, leur paquet sous le bras, me faisant sur le bras, une tape qui se voulait amicale.
Moi je restais là, les bras ballants, au milieu du désordre de l'atelier et je regardais ma vie partir en morceaux dans les découpes de leurs robes et mes désirs s'étouffer dans leurs cols de mousseline.

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