Là où tout a commencé….

-Maitre ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l'ont fait tous les autres mais je ne vous appellerai pas maître.
Tout le monde autour de cette table avait la tête tournée vers moi, après des millions d'années, c'était la première fois, la toute première fois que je prononçais un mot autour de cette table. Aussi longtemps que cette réunion s'est tenue, je me suis toujours retenue de parler ne serait-ce que pour dire bonjour. J'ai toujours gardé mes paroles au plus profond de moi-même, sans donner mon avis, même dans les questions me concernant je restais là, assise, sans un mot à les écouter parler. Entendre l'écho de ma voix montre l'étendue de l'erreur qu'a dû commettre cet envoyé de l'humanité.
Sans crier gare, il se retourna pour me faire face, et comme nous, il n'avait pas de visage. Il y'avait juste une couleur qui, du jour au lendemain changeait par rapport au représentant qu'envoyaient les hommes lors des réunions que l'on effectuait chaque fin de siècle. Et aujourd'hui, cette couleur, elle était noire comme le charbon qui brule à petit feu animé par un désir ardent de pouvoir, noire comme la nuit lorsque la lune éteint sa lumière et que les étoiles entrent en hibernation.
-Donc tu peux parler ? se moqua-t-il, et moi qui croyais que tu étais muette. Laissez-moi vous rappeler une chose, votre présence dans cet univers n'a qu'une signification, notre satisfaction. Dieu vous a créé pour nous servir, nous nourrir et nous protéger. Sans nous, votre existence n'a pas lieu d'être. Vous avez fini par prendre vos aises après les années que nos grands-parents ont passé à prendre soin de vous cependant...
Avant qu'il ne puisse terminer l'une de mes semblables nommée Rouge, la représentante de toutes les montagnes ainsi que des volcans, se leva pour lui faire payer son affront. Elle était tellement en colère qu'une chaleur épouvantable émanait de son corps, de ses pores sortaient des nuages de fumée. Elle était à deux doigts de lui sauter dessus avant d'être retenue par Blanche.
- Cependant continua-t-il comme si de rien n'était, les temps ont changé, notre intelligence s'est affutée, affirmée et nous avons découvert les ressources immenses que vous nous avez caché durant toutes ces années. Désormais, l'ère est à la révolution industrielle ; nous avons besoin de vous et nous allons avec ou sans votre consentement vous utiliser à notre guise. Vous ne voulez pas m'appeler maître, qu'il en soit ainsi, mais vous allez finir par accepter que vous n'avez et que vous n'aurez qu'une seule maitresse et c'est l'humanité.
Soudain, il disparut la bulle qu'il avait créée pour nous parler a été interrompue, il était parti en laissant planer derrière lui un silence de cathédrale. Dans nos têtes, des pensées les unes plus sinistres que les autres se bousculaient. Durant tous ces siècles on a vu toutes sortes de couleurs défiler devant nous et chaque couleur que portait un envoyé de l'humanité définissait les intentions qu'avaient les hommes à notre égard. Elle changeait chaque siècle, parfois, elle nous insufflait la paix que les hommes ressentaient en notre présence, une autre fois, l'intrigue créée par notre existence et le mystère qui l'entoure, mais aujourd'hui on voit clairement la promesse que l'humanité nous fait, celle de vivre, de grandir dans l'excès tout en nous laissant périr.
- Terre, m'appela Verte, qu'adviendrait-il de ma communauté ?
- De notre communauté tu veux dire, à l'heure actuelle nous sommes tous inquiets tout autant que toi Verte.
- Tu ne peux pas me comprendre, qui oserait s'attaquer à toi, tu représentes tout ce qu'il y'a de plus forts et de plus robustes aux yeux des hommes. Vous êtes des montagnes, Rouge, votre haute altitude et vos pentes vous rendent difficiles d'accès.
- Terre ! s'exclama Blanche, tu es la plus ancienne d'entre nous, on t'a créé pour nous abriter, tu es la planète qui nous a vu naître et qui nous a accueilli. De par l'étendu de mes eaux qui occupent 75 % de ta superficie les ancêtres des hommes t'ont appelé Planète Bleue. Je te connais pour t'avoir côtoyé durant des siècles. Tu ne dis jamais rien aux hommes ni à nous d'ailleurs. Je le comprends ! En tant que dirigeante, tu te dois d'être conciliante. Et aujourd'hui, pour la première fois de ma longue vie, moi, la représentante de toutes les eaux qui coulent sur toi et des espèces qui s'y trouvent je t'ai vu parler, de surcroit hausser le ton, j'en déduis donc que l'heure est grave et qu'en même temps tu ne vas rien faire j'espère juste que ta foi en l'humanité ne te détournera pas de l'essentiel. Sur ce, je vous dis au revoir.

Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle et il y'a environ six millions d'années, les premiers ancêtres de la lignée des hommes sont apparus sur la terre. D'abord des nomades, ils ont appris à vivre en parfaite harmonie avec le monde qui les entoure. Ils se nourrissaient essentiellement des racines, des feuilles et des fruits que Verte mettait à leur disposition, mélangés avec une consommation d'aliments carnés qui les aidaient à diversifier leurs alimentations. Etant nouveaux et novices dans un monde inconnu à leurs yeux, ils ont commencé à se questionner et à s'interroger au sujet de leur venue sur Terre et sur tout ce qui les entoure. Témoins de leurs interrogations et de leurs désirs de connaitre et d'en savoir un peu plus sur la Terre qui les a accueillis, les éléments compositeurs de la Planète se sont concertés, dans une optique de bien faire, ils ont décidé de leur offrir des réunions chaque fin de siècle. Ces réunions ont pour but avant tout de dissiper les zones d'ombres et de réduire les conflits.
Après de nombreuses évolutions et d'innombrables générations,​ l'homme a évolué, son intelligence s'est affutée. De nouveaux appareils comme la machine à vapeur ont vu le jour, les êtres humains ont commencé à exploiter plus que nécessaire, sous prétexte qu'ils doivent suivre le rythme de l'augmentation croissante de leur population et tout ceci a occasionné des troubles énormes et des conflits sans norme.
La réunion qui a eu lieu au XIXe siècle n'a fait qu'exacerber les mésententes qui sévissaient déjà depuis la dernière réunion. Bien des choses ont changé depuis, la communauté de Verte et Rouge ne sont plus et ne seront, certainement plus ce qu'elles étaient avant. Elles ont été utilisées de la manière la plus sauvage et la plus inhumaine. Durant cette réunion, l'homme s'est bien garder d'envoyer un représentant sachant que ce dernier aurait été tué sur place par Rouge qui était fou de rage à cause de la destruction énorme qu'a subi ses semblables. Elle ne supportait plus de regarder les hommes creuser des montagnes dans l'optique de trouver du charbon pour faire marcher les nouvelles industries ni de couper les semblables de Verte, les arbres pour étendre leurs terres agricoles. J'ai été sidérée par tout ce qu'ont commis les hommes cependant, même en tant que la Terre mère qui les a tous vus naitre et grandir, j'étais loin de me douter de ce qui allait se produire.
Le siècle suivant Rouge et Verte étaient absentes, elles étaient incapables de se déplacer. Mon cœur me faisait mal, me torturait quand je voyais à quel point elles ont été détruites. Ternes et beaucoup moins nombreuses, leurs communautés ont été affectées au plus haut niveau. Et ce que je désirais et craignais en même temps était arrivé, mes semblables ont décidé de punir les hommes pour leur cruauté, leur inhumanité. Ils vont payer ces siècles de souffrance et de martyr, ils verront certains semblables de Verte disparaitre à jamais de ma surface, la communauté de Blanche, qui avant était si nombreuse et diversifiée, périr avec la pollution. Ce fut le début de notre déchainement, l'eau a débordé du vase qui le contenait et le pardon n'est plus d'actualité. Cyclone, tempête, ouragan et tsunami s'enchainent et n'oublient pas de tout détruire sur leurs passages à l'image des hommes ces deux derniers siècles.
Si seulement, l'homme s'était réveillé plus tôt nous n'en serions pas là.