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Toute histoire commence un jour, quelque part. Cet élément qu’on avait pas prévu, cette bourrade du destin qui vient bouleverser notre existence, parfois pour le meilleur mais souvent pour le pire.
Le pire, ça n'existe pas. Il y a toujours plus moche à voir. L’absurdité et la méchanceté tout comme l’intolérance n’a pas de limite. Le pire, c’est ce qu’a vécu Maxime, et c’est ce qu’il vivra jusqu’au bout.
A dix-sept ans Maxime était ce qu’on appelle par ici un kokorat, une sale racaille. Elevé en plein cœur du centre-ville, il ne connaissait du monde que cette densité. Il avait subi de plein fouet toutes les respirations de la ville, senti toutes ses flatulences et observé de près sa décadence. Cela le rendait nostalgique. Nostalgique d’un temps qu’il n’avait pas connu. Du Port-au-Prince d’antan que lui décrivait sa mère; une ville vivante et suintante de culture, un endroit où il faisait bon vivre. Aujourd’hui Port-au-Prince agonise. Il se refuse à mourir sans pour autant chercher à vivre.
Il s’était levé très tôt comme à l'accoutumé, les gens ne devaient pas le voir gisant sur des haillons dans la galerie de la pharmacie Merisier à l’angle rue de la Réunion et rue Saint-Honoré. C’était sa façon à lui de rester digne. Ils étaient 5 va-nu-pieds à crécher sous cette galerie. Elle leur offrait chaleur et toit contre les faibles pluies. Une chance pour ceux de sa condition. La veille Il avait rencontré Difé, un des lieutenants du chef de gang de Portail-Léogane Manchèt. Difé avait apprécié sa façon de défendre son territoire. C’est comme ça qu’on les repère. On recherche de la colère et du désespoir et parfois même de la méchanceté. Maxime était un Candidat idéal. Il était en colère et désespéré à souhait. La société ne lui a guère laissé le choix. Orphelin, sa route était toute tracée. Dans cette jungle qu'est la rue. L’alternative est simple et la morale n’a point sa place. "Soit on bute sois on crève". Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour se laisser convaincre par Difé.
Ce soir-là avant la tombée de la nuit. Il allait intégrer le gang.
Port-au-Prince commençait à peine à jouer cette triste symphonie de la routine des pauvres. Les marchandes d’œufs bouillis et les cireurs de bottes sont toujours les premiers à donner le la, suivi de près par les premiers écoliers, le ton monta ensuite avec les premiers taptaps et bus, le transport en commun haïtien dans toute sa laideur. Très vite la symphonie se transforma en tohubohu infernal auquel Maxime n’avait jamais vraiment réussi à s’habituer.
Maxime n’avait jamais cru en Dieu. Ce matin-là, il sentait en lui une étrange sensation qui le poussait à se rendre à une église non pour prier mais pour chanter les funérailles de son ancienne vie. L’église la plus proche était l’Église Sainte-Anne. Bien qu’il avait une faible préférence pour le culte protestant, les églises protestantes du coin ne l’auraient pas accueilli avec son look. Quand il s’agit d'exclusion celles-là sont les championnes. A destination, Maxime avait vite fait de prononcer devant l’autel des mots que lui-même comprenait à peine. En sortant il croisa le père Mathieu, un homme populaire dans la zone. Le père le salua d’un air étonné et lui tendit la main avec ces mots "Jezi renmenw ui “. Un "lanmèd " sonore sortit presqu’inopinément de la bouche de Maxime. Gêné il s’empressa de s'en aller.
Maxime en voulait à ces gens d’église qui prêchait une morale qu’ils s’acharnaient à violer. Le partage pour eux c’était vivre dans le luxe et jeter des miettes aux pauvres. L’amour du prochain pour eux était l’amour de leurs semblables. Et si le Dieu qu'ils disent bonté infinie tolère cette mascarade c’est qu’il ne vaut pas mieux qu’eux. Au diable Jésus!
Par la rue du Centre. Il continuait son odyssée et passa devant l’hôpital Siacnarf du nom bizarre son plus grand donateur. Il lança un crachat contre la clôture. Il méprisait cet endroit depuis le jour où on avait refusé d'admettre feu sa mère dans un état critique parce qu’elle n’avait pas 5000 gourdes à verser comme acompte. Si on ne peut payer on peut tout aussi bien crever. Qu’il brûle cet hôpital avec tous les culs terreux qui y sont.
Sa mère, Tisè, était tout ce qu’il avait. Une paysanne pas éclairée jetée de chez elle parce qu'elle avait "ramassé un caca sans savon" d’un jeune médecin venu faire son service social dans la localité de Boucan Chat. Six mois après Maxime venait au monde, sans père, dans la rue.
La pauvre était venue à Port-au-Prince trouver le géniteur de son fils. Quand elle eut trouvé sa trace. Dr Tylenol et exerçait à ce qu’on dit une brillante carrière de chirurgien aux Etats-Unis.
Tant bien que mal mais surtout mal, Tisè avait réussi à élever seule Maxime dans une misère atroce. Elle faisait de son mieux. La vie n’est pas clémente avec ceux qui n’ont pas eu la chance de bien naitre. La petite famille habitait un taudis fait de bois de tôle et de sueur a la rue-Roi. Pour ne pas crever de faim, elle nettoyait les chiottes d’un vieux magasin de la rue Macajou. C’était tout ce que son profil lui permettait. Ça ou pute. Elle a choisi le plus facile et le moins dégradant pensait-elle. Comme quoi essuyer la merde des gens est moins dégradant qu’essuyer leur sperme. Mieux vaut mourir du Choléra que du Sida. Le choléra a eu raison d’elle. L’état a offert à Tisè un enterrement 5 étoiles avec quelques 400 autres cadavres dans la fosse commune de Titanyen.
Maxime retournait là où il était né. Dans la rue. Sans mère.
Maxime avançait lentement. Marcher dans la ville réveillait toujours en lui des souvenirs douloureux. Port au prince ce monstre qui a été le théâtre de ses pires cauchemars mais pour lequel il éprouvait tant d’amour. Stockholm grandeur nature.
Il était enfin arrivé à Portail-Léogâne. En face de ce commissariat imposteur qui siège fièrement un peu avant les stationnements mais qui ne sert strictement à rien. Protéger et Servir, mon cul! Quand ils trouvent les p’tites racailles non encore enrôlés comme Maxime, leurs matraques sont aux anges. Mais dès qu’un gangster en vêtements délavés ou en costard chic s’en vient Leur langues s’agitent et sont prêtes à lécher. Souliers Lacoste ou tennis troués. Hypocrites ces cons.
A travers cette flopée de gens et de voitures Maxime se crée un chemin vers le quartier général du gang. Non loin de l’ancien bâtiment du théâtre national.
Il fut accueilli avec des applaudissement et des tirs de solennité. Et la voix d’un Des lieutenants qu’il reconnut très vite échappa de l’ombre, c’était Difé.
- Voici, Donc les petits puceaux
Maxime s’aperçut vite qu’il n’était pas le seul puceau, Ils étaient en tout sept. Difé poursuivit sous un tonnerre d'applaudissement et de détonations
- Ces 7 petites fiottes ne sont pas encore nées, Ils sont des parasites qui dépendent des gens pour exister. Ce soir Ils vont s’émanciper. Ils vont devenir des hommes ce soir
Sa voix devint soudain plus grave
-Ce soir ils vont être seuls face à leur destin. Ils devront choisir qui ils veulent être dans cette putain de jungle. Des chasseurs ou du gibier. Des proies ou des prédateurs. Ce soir nous Ils vont prendre la vie par les couilles et lui crier à la face. Nous avons le pouvoir. Nous sommes libres
Ce discours avait inspiré Maxime. Toute trace de doute semblait avoir disparu. Il savait qu'il ne voulait pas être une proie. Il ne le voulait plus.
Chacune des recrues devait passer voir le chef tour à tour. Quand fut celui de Maxime, on lui fit entrer dans une salle sombre où étaient entreposés des tonnes d'armes à feu. Du dernier cri. À côté, la police avait des pistolets à eau. Au fond de la grande pièce Manchèt siégeait sur un grand fauteuil. Maxime fut surpris de voir que celui que toute la ville craignait n’était qu’un homme somme toute banal. Il n’avait rien d’imposant. Un peu laid mais pas effrayant. Maxime eut envie de rire mais ne lâcha qu’un p’tit sourire au coin des lèvres.
-N’aie pas honte, je fais cet effet à beaucoup de gens. C'est quoi ton nom ?
Même sa voix était ridicule. Ridiculement amicale pensa Maxime. Il répondit :
-Je m’appelle Maxime Monsieur.
-Merde! Pour toi ce sera Chef, tu comprends! lança-t-il d’un ton agacé,
Et puis sa voix redevint amicale et il poursuivit.
-Que veux-tu dans la vie, gamin?
-Je ne veux Rien non Chef.
-Comment ça Rien.
-Ben je veux dire Pas grand-chose Chef.
-Ça veut dire quoi ?
-Je veux faire partie de quelque chose. Je veux être libre. Je veux un toit sur ma tête et puis ça s'arrête là! Chef.
-Ben ici tu trouveras ton bonheur. Tu auras une famille. Tu auras un toit tu auras des femmes qui te supplieront de les baiser, tu auras du respect. Personne n’osera te regarder dans les yeux, à part ceux de ta famille bien sûr, sans que tu ne l’autorises. N’est-ce pas ça le paradis.? Es-tu prêt à recevoir tout ça?
-Oui je le suis, Chef.
-Ben tout ça tu l’auras quand tu aurais fait ce qu’il faut pour t’intégrer dans la famille
-Que dois-je donc faire, Chef?
-Tu dois mériter ta place dans la meute tu dois vivre selon les lois de la ville. Tu dois tuer!
-Je suis prêt.je les hais tous. Ces enfoirés qui chient sur nous et qui pensent qu’ils valent mieux parce qu'ils mènent leur banale existence sans jamais avoir osé vivre. Ils me donnent la nausée. Ces gens-là il se font violer par tous les orifices et ils ne font rien pour se défendre. Qu'ils crèvent tous ! Chef
-Calme toi petit. Tu dois en tuer un seul avant ce soir. Choisis bien. Celui ou celle que tu détestes le moins. Comme ça tu rompras définitivement avec ta vie d’avant. Par son sang tu seras libéré, Cite-moi donc un nom
-Je ne connais pas son nom chef.
-Et Il compte ?
-Assez pour vouloir le buter. Chef.
-Ok vas-y Gamin. Prends un flingue et reviens en homme libre
Maxime prit un pistolet semi-automatique gris.
Les mots de Manchèt résonnèrent un moment dans sa tête. Il voulait tout ce qu’il promettait. Il ne voulait plus être un laissé-pour-compte. Il voulait être important. Il voulait rompre avec sa vie d’avant et plus que tout, faire partie du groupe, il voulait leur puissance, il aimait leur façon de faire la nique au système, il appréciait leur idéal “Baiser pour ne pas être baisé, tuer pour ne pas crever.” N’est-ce pas ce que nous faisons tous? Eux, ils ont le courage de le dire de la chanter sur la mélodie des Aka-47.
Il resta festoyer quelques heures avec la famille! Maintenant il fallait partir pour accomplir sa mission. Il devait s’intégrer.
En vérité Maxime n’avait aucune cible. Il voulait faire le bonhomme face au chef. Tout cela le travaillait.
Maxime repartit presque dans le même sens qu’il était venu. Cette fois-ci il ne s’arrêtât pas à l’église, mais en face à la place du même nom. La place Saint-Anne qui comme presque toute les places de la ville est un repère d’oisifs et de camés, Maxime n’avait donc pas trouvé de difficulté à se procurer de l’herbe. Il s’assit un peu pour fumer un joint. C’était ce qu’il y avait de mieux pour se vider la tête, ça et les putes de la Grand-rue. Port au Prince, ville de tous les délices. Et délice ça rime avec vice.
Quand on vit dans la rue, on fait tout très tôt. Les putes connaissaient bien Maxime. Il est un régulier du Bordel de Maître Charles depuis ses treize ans. C’est là qu’il dépense les quelques sous qu’il arrive à chourer. Maryse a été sa première fois, elle lui a tout appris! Il n’a pas toujours de quoi payer mais parfois on lui fait crédit. La drogue n’ayant pas fait grand effet c’est évidement là qu'il se rendit pour aller éclaircir ses idées. Vider ses couilles pour y voir plus clair. Bonne idée.
Passant par la rue Carbone. Il se rendit très vite chez Maître Charles. La Belle mais inexpérimentée Manouche était la seule fille disponible. Il passa une heure avec elle dans une pièce crade sans lumière à baiser sur un p’tit lit monoplace. L’entrecuisses de Manouche ne lui procura nulle réponse. Il s’en alla ensuite penaud et oublia même de payer quand bien même il avait les 100 gourdes de circonstance en poche.
Maxime errait maintenant sans aucune destination, Il lui restait à peine deux heures pour choisir une cible et passer à l'acte. C’était plus difficile qu’il ne le pensait. Après tout, ceux qui étaient éligible à crever de ses mains étaient eux aussi à leur manière de grandes victime du système. Innocents? sûrement pas. Personne ne l'est vraiment. Mais ils n’étaient pas responsables de sa situation.
Parallèlement à ces scrupules qui pointaient leur nez, une liste se dressait dans sa tête: Maryse la pute-mère, Le père Mathieu, Mérisier le propriétaire de la pharmacie, Sandy la jolie marchande de friture du coin et même la bonne de la pharmacie. Tous des gens qui n’avaient pas été méchant avec lui quand le monde l’était, tous des gens au quotidien banal. Tous si facile à trouver et à tuer. Des cibles idéales.
Maxime redoutait l’instant où il appuierait sur la gâchette mais ce qui l’effrayait le plus c’était l’instant d’après où il serait seul avec lui-même et qu’il se dirait: « Ça y est maintenant. Je suis un assassin! »
Des tas de question se bousculaient dans sa tête. Doute et certitude s'entrechoquaient dans son esprit. Les questions les plus récurrentes et pertinentes étaient: Est-ce que ça vaut la peine? Ne vaut-il pas mieux rester vivre dans la rue pour l’instant et ensuite trouver un gite moins dégueulasse et espérer trouver un taf mal-payé? Un quotidien honnête est-il chimère? Ne vaut-il pas mieux se prendre en main ? Les réponses qui lui venaient en tête n’amenaient à rien. Il décida de marcher un peu. Et de laisser la ville décider.
La marche libre de Maxime l’avait guidé au Champs-de-Mars. Le cœur du monstre. Le plus grand parc du pays, du moins ce qu’il en restait. II y régnait calme inhabituel qui l’emporta dans léger sommeil. Quand il se réveilla le soleil s’était déjà évanoui derrière l’horizon et le jour tirait sa révérence. Dame-Nuit entrait en scène et semblait avoir déjà choisi pour Maxime. Il rentra à la galerie comme à l’accoutumé pour sauvegarder son gîte et empêcher que d'autres SDF ne lui prive de sa chaleur.
Maxime était arrivé et il n’y avait plus de galerie. Le propriétaire était là. Il supervisait la finalisation d’une clôture de fer forgé anti-clodo. Quand il vit Maxime Il regarda fixement dans les yeux et sortit avec un ton satisfait:
-Tu pensais que j’allais laisser un kokorat comme toi souiller ma pharmacie, c’est un business que J’ai là et non un camp pour p’tite racaille dans ton genre.
Toute ses résolutions toute les scrupules qu’il avait pu avoir sen allèrent comme par enchantement. Le coup partit tout seul. Comme si le semi-automatique calibre 9 MM était une expansion de ses pensées. La balle était ressortie par derrière. La clôture non encore terminée était déjà repeinte de rouge.
Rage au ventre. Maxime rentra au QG du gang. Le chef l’attendait. Et sans qu’il n’eut besoin de parler. Le chef lui dit:
-Tu es libre gamin
Toute histoire commence un jour, quelque part. l’histoire d’homme libre de maxime commença ce soir-là. Un an plus tard, il se faisait coffrer dans un cambriolage.