Zenobia, ou la résistance

"Maître ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l'ont fait tous les autres mais je ne vous appellerai pas maître."
C'est par ces mots, saignant de vérité, que Zenobia s'adresse à son fils adoptif en ce jour horrible. Pour avoir une meilleure idée sur ce qu'il lui arrive, reculons les horloges de cent-deux ans.

Zenobia naît le 1er septembre 1920, d'un père turc et d'une mère française, au Moyen-Orient. Elle vit une enfance paisible, recevant une éducation riche, essentiellement francophone, teintée d'orientalisme.
Au terme d'un épanouissement de vingt-trois printemps, elle se sent mûre et prête à entamer sa première aventure : un mariage avec son amour d'enfance, Serge.
Le 22 novembre 1943, le monde est plongé dans une guerre dont la violence et la barbarie feront penser à nombreux enfants que la sauvagerie est un attribut bien plus propre à l'homme qu'à l'animal. C'est malgré tout ce jour-là que Zenobia et Serge choisissent de tenir leurs épousailles.
Ils vivent des moments d'un bonheur candide et profond dans les années qui suivent leurs noces. Mais cette idylle amoureuse ne dure pas l'éternité, et ses feux commencent à mourir en 1952 : Serge trompe sa femme. Bien sûr, elle n'en a pas conscience. Mais l'amour, si profond soit-il, ne peut être partagé par un homme entre deux femmes ; ce qui fait que Zenobia pressent l'extermination progressive des sentiments de son époux.

Le soir du 15 juillet 1958, alors que Serge quitte la maison pour une « réunion urgente » au bureau, elle le suit secrètement dans la pénombre. A son grand dam, elle découvre l'adultère.
Zenobia rentre péniblement à la maison, pleine des remords et de l'angoisse d'une estime de soi violée. Elle attend le retour de son mari tant bien que mal, se rongeant les ongles et fumant deux ou trois cigarettes. Enfin, Serge rentre. Elle le questionne doucement tout d'abord. Puis elle monte rapidement d'un ton, ses interrogations devenant frénétiques et anxieuses. Elle lui révèle sa découverte, et perd totalement le contrôle de ses nerfs. Elle hurle, vocifère, aligne l'une après l'autre insultes et injures dont elle le fusille. Cela monte au nez de Serge. Il en a ras le bol, et plein d'une rage aveugle, passe à la brutalité. Il la roue de gifles. Puis il dégaine sa ceinture, et la fouette avec acharnement. Dominée, fatiguée, défaite, elle ne peut rien faire face à ce spectacle d'agressivité, sinon pleurer et crier son désespoir.
Mais c'est une femme forte, et elle ne se laisse pas faire ; dès le lendemain, elle entame les procédures du divorce. Apeuré par la possibilité d'un éventuel scandale si l'affaire fait le tour du quartier dans les papotages, Serge accepte avec réluctance cette séparation. Les formalités, plus ou moins secrètes, sont conclues le 25 octobre de la même année. Elle peut enfin souffler. Elle est libre à présent.

Zenobia se remet du traumatisme qu'elle a subi vers la fin des années 1960 ; c'est durant cette période qu'elle rencontre le deuxième homme de sa vie, Roger. Elle ressent pour lui des sentiments plus mornes qu'avant, d'une passion surtout consolatrice, ses cinquante ans approchants.
Roger lui fait une demande en 1970 ; Zenobia accepte, surtout pour quitter sa solitude, et ils se marient la même année. Cinq années de mariage passent calmement. Mais 1975 est différente. 1975 est à l'avant-garde d'une période lugubre. Parce qu'en 1975, Roger se retrouve au chômage. Homme pointilleux, à l'égo surdimensionné, il ne peut accepter cet échec, et sombre dans l'alcool.

Il est de plus en plus irritable, s'énerve rapidement pour tout et n'importe quoi ; il déverse alors sa colère sur tout ce qui l'entoure, et son premier souffre-douleur, c'est sa femme. Il la frappe, et elle ne peut riposter aux coups qu'elle reçoit. Cette fois, sa réclamation d'un divorce est catégoriquement refusée par Roger, possessif absolu. Physiquement, elle abdique. Mais moralement, c'est une dame qui ne sait baisser la tête. Elle refuse de se soumettre aux quatre volontés de son mari, préférant en payer de la clarté de sa peau, qui bleuit presque instantanément à chaque fois qu'elle se montre « insolente ». Elle refuse de baisser les armes. Ce sera elle ou lui, et ce fut elle : Roger meurt le 13 octobre 1990 des suites de son alcoolisme excessif.

Victor est un jeune soldat au physique robuste et au mental téméraire. C'est un combattant honorable, possédant toutes les qualités martiales. Mais en dépit des gloires et honneurs dont il voit son mérite être récompensé, il se sent en manque : il est orphelin des deux parents depuis ses vingt ans. Militaire rigide et orgueilleux, il garde toutefois de ce deuil une plaie béante en lui. Cette-dernière ne sera enfin pansée que le 31 octobre 2016, jour où il rencontre la très vieille Zenobia, qui va à présent sur ses cent ans.

Le « coup de foudre » est immédiat : il est pour elle le fils qu'elle n'a jamais eu, et elle est pour lui la voix maternelle enfin retrouvée. Après deux ou trois rencontres autour d'un café, ils prennent une décision : Victor vivra chez Zenobia. Un brin de tendresse parentale contre le support filial d'un soldat, le compte est bon. La vie leur convient ainsi, mais prend un subite tournant le 4 août 2020 lors d'une discussion qu'ils ont après le déjeuner.

- Victor : Bien mangé, Mme. Zenobia ? Il vous faut vous nourrir correctement.
- Zenobia : Oh que oui, cher Victor ! C'est bien aimable de vous faire du souci pour moi, mon petit.
- Victor : Mon petit ? Je peux avoir le tiers de votre âge, je ne me considère pas petit. Je pense même être seigneur des lieux, en ma qualité d'homme de la maison. Appelez-moi maître, dorénavant !
Cette intervention, jetée sur un ton sarcastique, ne passe tout de même pas pour une blague chez la vieille lionne – elle l'énerve, l'irrite, la met hors d'elle. Tous les remords, les tristesses, les chagrins d'amour, les injustices, les indignations enfouies au profond de son âme refont tout d'un coup surface, avec vigueur et rage. A cet instant même, Victor incarne pour elle tous les bleus, toutes les injures qu'elle a reçues au cours de sa vie. Dans son mal, elle ne peut que hurler.
- Zenobia : Maître ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l'ont fait tous les autres mais je ne vous appellerai pas maître.
Vous pensez pouvoir me planter des couteaux au cœur ; mais j'ai une chose à vous dire, à vous et à tous les salopards de votre genre :
Toutes les vermines de la terre ne peuvent rien face à Zenobia ! mon cri dépasse la mort, il transcende la vie et se déverse dans les larmes de tous les opprimés, marginaux, va-nu-pieds, vagabonds, esclaves exclus de la société. Je suis une femme qui a été battue, mais qui est sortie de toutes ses batailles victorieuse.
Car du haut de mes cent ans, trois mille ans de civilisation contemplent le monde des mortels !

Zenobia, c'est la République libanaise.
Elle naît le 1er septembre 1920 ; c'est la proclamation de l'Etat du Grand Liban.
Elle épouse Serge le 22 novembre 1943 ; c'est l'indépendance du Liban.
Ils divorcent en 1958 ; c'est la crise de 1958 au Liban, résultant des conflits géopolitiques de la guerre froide.
Elle épouse Roger en 1970 ; c'est l'arrivée de Soleimane Frangié à la présidence.
Roger sombre dans la décadence en 1975 ; c'est le début de la guerre civile libanaise, conséquence de l'essor du fanatisme religieux dans le pays.
Roger meurt en 1990 ; c'est la fin de la guerre et l'entrée en vigueur des accords du Taëf, avec l'ébullition de la corruption sur la scène politique libanaise.
Zenobia « adopte » Victor en 2016 ; c'est l'arrivée de Michel Aoun à la présidence.
Zenobia éclate en crise de nerfs le 4 août 2020 ; c'est l'explosion du port de Beyrouth, due à la renaissance des trois maux du pays : conflits géopolitiques, fanatisme religieux, corruption.
Le Liban est une nation de cent-deux ans, mais c'est une civilisation de trois millénaires. Il souffre, mais ne meurt pas. Jamais.