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Valentine's Day

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Gil Nathan

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(D’après la chanson de David Bowie)

Valentine...
Sur la photographie de classe, je ne vois plus que lui. Trente ans après, les autres, même la star de foot ou le professeur ont perdu de leur aura ; j’ose à peine parler de moi : du haut de mes seize ans, avec mon demi-sourire tout en mollesse, mes yeux couleur nuage qui voudraient exprimer le mépris de la situation – Berk ! Une photo pour les vieux jours ! – mais ne montrent que l’ennui, l’indolence...
Lui, il est à peine plus grand que moi, longiligne, filiforme... Sous sa brosse couleur blé mûr, il a un visage d’enfant trop vite poussé, tout en finesse de traits et blondeur de teint, avec le sourire de Peter Pan, à la fois charmeur et fourbe... Mais c’est quand je plonge dans son regard que me reviennent le trouble et l’angoisse éprouvés à l’époque... Des yeux pâles, vairons, l’un d’azur, l’autre d’or... Je ne sais toujours pas lequel suivre, le ciel ou le soleil d’hiver ? Ils déroutent, mènent pourtant chacun au fond d’un puits, profond, glacé...

La star de foot...
Tout a commencé avec lui, le grand athlète à ma gauche sur la photo, belle carrure, forte mâchoire et sourire satisfait. C’était le « mec plus ultra » pour les filles de la classe, le plus mûr, le « sexy boy » à épingler... Quand je le vois, là, avec le recul, je me dis qu’il était un peu fade le Dom Juan. Pourtant, à l’époque, quand il a commencé à me tourner autour, en jouant des biceps, en chaloupant des épaules, j’ai été flattée moi aussi ; j’étais la future femelle Alpha de la meute, la princesse élue de la classe... Un flirt un peu poussé s’en est suivi et... une grande déception : la star du foot était brutale et sans finesse.
Valentine, Valentine...
C’est Valentine qui m’a prévenue... Un soir, il a sonné chez moi sous prétexte d’avoir un papier à me donner ; ma mère est allée lui ouvrir et m’a appelée : intriguée par le personnage, le Petit Prince en Doc Martins et salopette vert pomme, elle n’osait pas le faire entrer. Il m’a tendu une enveloppe avec un demi-sourire et un double éclair diabolique dans les yeux – juste un classement ! – puis il a disparu avant même que j’ai ouvert l’enveloppe...
Un classement ! C’était vrai : cinq filles du lycée et le score de chacune selon son physique et ce qu’elle accordait comme faveurs... J’étais très bien notée et je savais qui remercier : je n’avais eu qu’un « amoureux » dans la classe et je connaissais bien l’écriture de la star de foot !
Le pire, c’est que je n’ai même pas osé me venger : peur des histoires, des ragots, du chantage... Lâcheté ordinaire... Personne ne m’en a jamais reparlé... Même pas Valentine dont le regard me glaçait parfois, comme s’il voyait en moi, toute ma honte...
Valentine, Valentine...
C’est dans son cœur de glace que j’aurais dû chercher une réponse... Lui, il méprisait tout le monde... Silence forcé, sourire hautain et regard double, azur et or, qui perce, clignote, déroute...
« Valentine, comment tu l’as eu cette liste ? Pourquoi tu me l’as donnée ? Pourquoi tu ne dis rien ? »
C’est ce que je n’ai jamais osé lui demander...

Le professeur...
Sur la photo, c’est Mr Smith, élégance britannique, veste et cravate de tweed grège au-dessous d’un visage chevalin, une bouche toute en dents déployées, surlignée par une fine moustache rousse... Mr Smith, près de deux mètres d’autorité naturelle, excellente réputation auprès des parents, bien sûr, et respect craintif des élèves : il nous obligeait à nous ranger avant d’entrer en classe, à nous asseoir après qu’il ait écrit la date au tableau noir et à prendre des notes pendant qu’il récitait son cours magistral. Alors que les cours des autres professeurs étaient souvent contestés voire chahutés, les siens restaient silencieux du début à la fin. Comment s’y prenait-il ? Humiliation et brimade, quand il rendait les devoirs en les commentant à voix haute :
— C’est très mignon ce que vous avez écrit là, Mademoiselle, mignon, puéril, vain... Cela vous ressemble... Ne souriez pas ! Quand je dis vain, je ne parle pas de la note : un gentil petit cinq sera encore très apprécié par vos parents, à moins de vous rattraper en colle samedi matin...
Humiliation et brimade, quand il surprenait un élève en train de rêver :
— Vous pensez à quoi Valentine ? À votre nouveau brushing ? À votre prochain casting ? À la colle de samedi matin, peut-être ? C’est cela, alors notez-la dans votre planning !
Valentine ne répondait pas mais il fixait le professeur droit dans les yeux jusqu’à ce qu’il cille :
— Veuillez baisser les yeux ! Cette arrogance vous vaudra une heure de colle supplémentaire !
Valentine... Valentine...
Il restait silencieux, fier et distant tant avec le professeur qui le brimait en vain, à force de colles répétitives, qu’avec les élèves dont il méprisait la docilité et la lâcheté.
Je lui ai demandé un jour de déprime, à la sortie des cours :
— Valentine, comment tu fais pour supporter tout ça, pour ignorer tout le monde ? Pourquoi tu ne dis rien ?
Il a planté ses deux yeux dans les miens, il n’a rien dit mais sa réponse, a frémi au fond du puits bleu, a brillé au fond du puits d’or : j’ai eu peur de comprendre...
J’aurais dû prendre ses mains fines dans les miennes, le retenir, lui dire qu’il me fascinait et m’inquiétait... Je n’ai pas osé, par manque d’assurance, de maturité, par lâcheté, sûrement... Je m’en veux encore, je m’en voudrai toujours...

Le lendemain, lorsque le professeur s’est assis à son bureau et nous a fait signe de l’imiter, j’ai vu la porte de la classe s’ouvrir lentement et Valentine apparaître dans l’encadrement, tout de noir vêtu. Il a tendu le bras droit vers le professeur. Un foulard cachait sa main. Après tout est allé très vite : la détonation étouffée, le foulard fumant, le corps du professeur s’affalant sur le bureau, le sang giclant de son cou, les cris, la panique, une deuxième détonation, la star de foot, un trou rouge au milieu de son t-shirt ; il s’effondre sur moi et je perds connaissance... Je n’ai pas entendu la troisième détonation, celle qui a projeté la cervelle de Valentine sur la date écrite au tableau noir : « Mardi 14 février ».

PRIX

Image de Hiver 2019
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RAC · il y a
BIEN VU !
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Artvic · il y a
Un texte époustouflant si je n'peux dire! Formidable !
Je vous invite sur ma page à lire un amour romantique et contemporain... Mais surtout un peu Musical !
En finale https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs amitiés

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Samia.mbodong · il y a
Bravo Valentin
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Ginette Vijaya · il y a
Mon Dieu ! Quelle St Valentin !
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Teddy Soton · il y a
La chute est terrible mais bravo pour cette nouvelle Gil+5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Gil Nathan · il y a
Merci, mais vous avez oublié de voter !
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Teddy Soton · il y a
C’est fait :)
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Dimaria Gbénou · il y a
J'admire la finesse et la délicatesse qui caractérisent cette œuvre surtout avec la chute très belle et inattendue. Mes voix. ***. Je vous invite à lire mes deux textes en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

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Caroline Rota · il y a
Fascinant, la conclusion m'a donné envie de relire le tout... J'aime beaucoup !!!
Si cela vous tente, je vous invite pour un sourire ou un soutien à lire l'étrange histoire de Mr Butt... ou peut-être préfèrerez vous L'absence ? A bientôt !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/m-butt-a-disparu
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/labsence-6

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La luciole · il y a
un fin complètement inattendue, bravo, mes 3 voix pour ce texte très bien écrit.
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Un magnifique texte !
Toutes mes voix.
Je vous invite à lire et soutenir le mien en finale
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Jenny Guillaume · il y a
J'aimais bien Mr Smith moi :)) Un plaisir de lire cette histoire Gil et en français le prénom Valentine induit une ambiguïté intriguante ^^ J'ai découvert la chanson aussi ! Merci
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Gil Nathan · il y a
Merci Jenny ! Moi, j'aurais préféré Mr Bean ... Au plaisir de te lire à mon tour... Bientôt ?
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