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Une vie pour deux

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OLLIER LEMVO

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En compétition

« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. »... douze années, une tonne d’angoisses et cinq millions de larmes plus tard. Elle avait enfin trouvé les mots. C’était glauque, une adresse à elle-même : cette femme fluette du corps mais chargée d'amertume qu'elle était devenue, et qui ne savait plus où donner de la tête, à quel saint se vouer. Question absurde pourtant... Comment pouvait-elle encore s'infliger de telles incertitudes de l'esprit ? Après tout ce qu’elle avait enduré jusqu’ici. Des chants, sorte lamento, qui à chaque clair de lune, jaillissaient des murs dénudés de son misérable studio. Les allées et venues d'une fillette, poupée entre les bras, qu'elle voyait apparaître, chaque nuit où tambourinait le bruit de la pluie sur les toits. Et puis, climat tropical humide, c'est pas comme si, les pluies étaient des denrées rares par ici. Il pleuvait souvent des cordes et d’affluences d'affres en elle. Souvent...

Chants et apparitions. Ses premières fois, elle devait avoir quoi déjà... de l’enthousiasme à peine dans l’optique de souffler sa onzième bougie -sauf erreur- lorsqu'elle avait sorti à sa mère, ce qu'elle croyait encore à cette époque, être de douces survenances :
- maman les murs chantent pour moi.
Stupéfaite, sa mère ne sut évidemment quoi répondre, sauf rire aux éclats, tant les dires de sa fille lui avaient semblé être de banales hallucinations, d'une enfant qui en avait de l’imagination à revendre.

Puis une autre fois. Consolation qu’elle s’appelait -m’enfin- vestige plutôt que c'était, son nom, de l'identité remarquable : "l'Éternel m’a consolé" qu'elle aurait porté si, en l’enregistrant à l'état civil, sa mère n'avait croisé cet employé qui arguant la dérive religieuse, refusa de l'entériner et ce, malgré -pour en étayer les raisons- les allégations, ce jour-là, de sa mère ; toute une plaidoirie pour expliquer avec une diction pâteuse, qu'elle avait fait ce choix à dessein de montrer à quel point, sa seconde fille était arrivée dans sa vie, telle une divine consolation ; lorsque (comme si le sort s’était acharné sur elle) à fleur de l'âge -dix piges à peine- sa première fille mourut où elle, la mère, remuait ciel et terre. Carcasse d’existence : ramener en sus de la pitance à la maison, un peu de soleil au crépuscule du tourment, qui le lui ravageait son homme, dépité de ne pouvoir leur tirer du trou, parce que la nature lui avait fait la disgrâce, de naître pieds bots dans un pays en lambeaux. Et à ce moment-là, sensible de sa plaidoirie, l’émotion la submergea, qu'elle faillit fondre en larmes, mais se retint, son choix de baptiser ce nom à sa seconde fille, était le synopsis de l'histoire de sa vie. Donc qu’elle continua :
- Elle serait encore en vie ma petite, si à l’hôpital la santé n’avait un prix.
Comme si le pays n'était pas assez un mouroir comme ça. Pour qu’on l’éconduise d’une détresse qui sautant tellement aux yeux, qu'elle n’avait plus su où aller, sinon ramener sur le trottoir -lieu de sa vente à la sauvette de boites d’allumettes- sa fille mal en point, en attendant God, qu'elle joigne les deux bouts du prix d’un paracétamol. Sauf qu’assise blottie dans ses genoux, à même le trottoir, sa fille (avec à ses côtés, démembrée à l’usure, une poupée, son jouet) rendit l’âme. Mais Sacredieu ! L’employé à l'état civil impassible face à son funèbre récit, rétorqua plein de morgue, qu'il n'y avait pas de raison suffisante, qu'elle n'avait qu'à choisir un autre nom. Ah ! Elle se sentit si frustrée, qu’elle décida la mort dans l’âme de la taciturne en elle, de tout déballer.
- Deux mois après la mort de ma première fille, poursuivit-elle.
Un moment de volupté dans les bras de son homme. Et ce fut à son tour : un jour, de sortir prendre de l’air et de ne plus faire signe de survie. Mais comme, outre de lui connaitre des envies suicidaires, imprégnée elle-même qu’elle était devenue, de cette culture de l'agonie, d'ici, pourquoi alors se faire du mouron ? Elle avait juste consacré une journée entière, cantonné à son lit -sans mettre le moindre pied dehors-, par pieux respect pour l'esprit des morts. Et c’était, peu après ce rite, que nausées, elle se sut en enceinte et, ç’aurait été -pour l'inconditionnelle du Christ qu'elle était- une insulte au tombeau vide, de ne pas croire à la résurrection de sa fille, pile-poil revenue dans ses entrailles. D'où :
- Pour l’amour de Dieu, conclut-elle sa plaidoirie.
Son attachement à ce nom : « l’Eternel m’a consolé ». Mais même pas une once d'émoi, l'employé à l'état civil campa sur sa rétorsion. Si bien que "Consolation", l’air déconfit, elle s’était résolue, à donner à sa seconde fille.

Bref... Une autre fois donc. Les clapotis sur les toits, d’une pluie diluvienne. Et Consolation après un réveil en cascade, secoua de ses mains, sa mère, qui à peine réveillée, la vit toute effarouchée. De sorte que du regard, elle balayât toute la pièce mais, n'y broya que du noir, tamisé par la lueur d’une bougie :
- Qu'est-ce qu'il y a ? Consolation, dit-elle.
Quand s’échappa de la bouche de sa fille, on dirait une récitation :
- Poupée, même visage que moi, cette fille là-bas (pointant son index vers l’avant) maman, qu’elle répliqua.

Même visage. Et alors qu’avant ce jour, elle ne lui avait pipé qu'au compte-gouttes, la vie de sa sœur aînée ; remonta à la surface de la conscience, de sa mère, les douleurs de l'enfantement, au terme desquelles était sorti de son ventre, le portrait craché de sa défunte première fille. On aurait dit des jumelles que dix années et la mort, avaient séparées. Fallait –même si elle s’y attendait- voir les yeux émerveillés de la mère, lorsqu’elle avait accueilli dans ses bras, sa nouvelle née, et de soupirer après elle :
- te revoilà maintenant.
La revoilà. Que Consolation eut -toute cette nuit-là- un regard de hibou, pour qu’elle, sa mère, touche du doigt, la réalité : que la soif de vie de sa première fille n'avait été étanchée malgré la mort ; que dix miséreuses années n'avaient réussi à lui couper le goût des jours. Elle était donc revenue, s’assouvir dans la vie de sa sœur cadette.

Ce qui au début lui réjouissait la daronne. Car l'idée d'une vie éternelle la comblait plus que tout. Car elle avait cru que Consolation aurait fini par s'y faire. Mais la cohabitation de la même vie –entre ses filles- tourna au vinaigre, prit aussi vite qu’elle avait commencé, des proportions de sordide promiscuité, quand chants et apparitions devinrent chroniques, jusqu’à la vie posthume de la sœur défunte, saccagea l’existence de Consolation. Quelle souffrance ! Ça lui aurait été : dégoter le sommeil. Si, le pays étant une obscurité infinie, n’y avait la lumière du jour, pour la prendre elle ainsi que ses yeux exsangues, à bras-le-corps.

Existence dégueulasse. Là où le jour poignait, gorgé de répit pour elle. La nuit venait, porteuse d’insomnies pour Consolation, à veiller malgré elle : s'assoupir sa mère post-dures journées à l'insignifiance de la vie ; à se regarder en chiens de faïence avec cette fillette qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Du bruit de la pluie sur les toits.

Sinistre état de choses. Que la mère voyant la pénitence dans laquelle était recluse sa fille. Perdit réjouissances. S’enlisa dans une telle déprime, que le jour où la police de tous les droits, vint déguerpir la voie publique et, manu militari la précipiter dans le noir absolu ; elle ne dut même pas la regretter sa vie.

Les années, ne passent jamais vraiment jusqu'à ce qu'on s'en aperçoive -s’apercevoir- Consolation si seule aujourd’hui, le fit, en remarquant debout à sa fenêtre, errée dans le ciel, une lune à son gout, amer. Douze années endolories. Mais comme si de rien n’était, le récital des murs bientôt. Lasse, elle s’enquit enfin de la vie qui gigotait en elle, "Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux ". Non. Elle avait juste une sœur aînée dans l'autre vie, avec un goût inachevé de la vie où elle se trouvait elle. Voilà !

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Une Fripouille · il y a
Bonsoir, merci pour ce joli texte très poétique. Votre plume est très agréable à lire, bonne chance à vous ! Si vous souhaitez venir me lire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-dernier-voyage-8
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Eric Ngom · il y a
C'est juste magnifique . Tu saï bien de quoi il faut parler tu es bien inspiré tu a les voix. Pour me soutenir voici le lienhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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MUKOKO NGONDO · il y a
Rien qu' à la première phrase, l' on reconnaît la touche du Poète...
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Rokhyatou Aidara · il y a
Une vie pour deux
Quel beau texte 😊❤️J’ai tellement adoré que je l’ai recommandé
Franchement vous méritez mes deux seule voix
Merci de passer Votez pour mon œuvre ( confession) en donnant votre voix svp
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Gaelle Ghanem · il y a
Très beau texte, mes 3 voix, courage!
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Marie Juliane DAVID · il y a
Magnifique!
Vous avez un très beau style Ollier.
Félicitations pour votre texte et bonne chance dans la compétition.
Je vous invite à passer me lire:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mesaventures-nocturnes, à voter pour moi si vous aimez mon texte et à me laisser votre avis. J'en serai très ravie. Merci d'avance pour la visite.

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Naby Laye Camara · il y a
Bonjour Ollier
Félicitations pour ce beau texte. Vous avez mes 3 voix. Ça me feras plaisir que vous votiez pour mon texte sur le lien ci-dessous. 👇👇👇

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Ozias Eleke · il y a
Beau texte Ollier. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred
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Leno Le Senghorien · il y a
Bravo !!
Félicitations vous avez mes trois voix


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Ziane HASSANI · il y a
Beau texte
Félicitations et bonne chance pour la suite
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Merci