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Une simple pierre

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Serge

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Il devait avoir dix ans au plus, les chemins lumineux de Bourgogne étaient son royaume, et son flamboyant destrier, un vieux vélo piqué par la rouille. Il ressent encore aujourd’hui ce petit choc répété sur sa jambe ; chaque fois qu’il y pensait, sa main potelée de petit garçon rencontrait là, au fond de sa poche, une pierre, une simple pierre ramassée au bord d’un chemin lors de ses escapades. Une pierre lisse, taillée juste à sa main, un berlingot naturel, légèrement veiné de rouge et de blanc, à température idéale et constante, qui venait battre le long de sa cuisse au rythme de son propre cœur, à chacun de ses pas.
De temps en temps, la pierre quittait son logement obscur pour se laisser admirer par des yeux candides, qui n’avaient encore rien vu de la vie. La vie, pouvait bien attendre encore un peu, même si le compte à rebours lui, était déjà lancé... Le soir venu, elle faisait la belle, balayée par un rayon de lune, à portée de sa main, entre son gros réveil blanc à deux sonnettes et la bande dessinée qui lui ouvrait la porte des songes. Le petit être minéral – c’est exactement le terme qu’il emploierait aujourd’hui – l’attendait jour et nuit, dans un rayon légèrement inférieur à la longueur de son bras.

Une année passa, peut-être plus, sous le ciel exempt de pollution de son enfance qui baigne encore sa mémoire aujourd’hui – toute nostalgie mise à part, parole d’honneur. Voilà, il n’y aurait plus rien à ajouter, si ce n’est qu’un jour..., un jour maudit de triste mémoire, sa main sereine d’habitude s’affola et décela – ça lui glace encore le sang – un trou béant ! Malgré ses angles parfaitement arrondis, la pierre avait usé et finalement forcé par ses coups de boutoirs répétés, le fil de coton qui avait pour vocation de ligaturer sa poche scélérate. Ce matin funeste, il remua ciel et terre, le ciel lui parut bien sale et la terre cruellement hostile d’avoir repris ainsi son bien, sa substance, son trésor...

Ce soir-là, il scruta longtemps le rayon de lune qui cherchait également son compagnon disparu, balayant l’espace vide de bois verni, entre le réveil ventru et la bande dessinée. Le temps qui dilue si bien les souvenirs les plus persistants, peut parfaitement traiter le cas d’une petite pierre rebelle qui se fait la malle, ce qu’il fit. L’horrible expression ‘’on s’habitue à tout’’ trouva ici tout son sens, du moins en apparence – en apparence seulement...

Il cessa donc de perquisitionner ses poches chaque matin, comme de scruter le sol des journées entières à en attraper la nausée, et le temps fit son œuvre. Parfois cependant, le souvenir se réveillait avec tellement d’intensité, qu’il aurait presque pu la sentir blottie au creux de sa poche, la toucher. Ridicule ! Soyons réalistes, ce n’était qu’une pierre, un morceau infime, une quantité négligeable de terre natale, et pourtant...

Aujourd’hui encore, lorsqu’un vide apparaît dans ses pensées, ou dans sa vie, l’absente s’impose. Est-elle sur le bord verdoyant d’un chemin, cachée dans les herbes battues par le vent, égarée dans le jardin de sa maison et recouverte de terre humide, piégée au creux d’un vieux muret, voyage-t-elle au fond d’une autre poche, qui sait ? L’eau, le vent l’auraient-ils transportée ailleurs, la main d’un autre enfant se serait-elle refermée sur ce berlingot rayé rouge et blanc ?

Bien qu’il s’en défende, plus d’un demi-siècle après, il continue pourtant à la chercher, mais sans grand espoir, c’est évident. Au fait, que cherche-t-il ? Une simple pierre polie, ou bien l’enfant pour laquelle elle avait choisi d’apparaître ? Après toutes ces années, il sait aujourd’hui d’instinct, qu’il est illusoire de croire aux vertus de la simple volonté, car ce qui est vraiment précieux – ou en mérite le nom –, ne se dévoile au promeneur inspiré, que s’il a su garder en lui un espace vierge, une terre d’accueil, la capacité de s’émerveiller.

L’enfant et la pierre ne font qu’un à présent, les mêmes courbes tendres, la même chaleur perdue, le même regret aussi. Mais il n’est peut-être pas trop tard, pas encore, surtout pour un miracle.

Il en est certain, tout n’est pas perdu.
Demain peut-être...

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Danielle · il y a
Beau texte, bien écrit, une simple Pierre? pour les autres peut-être,mais pour l'enfant que vous étiez et que vous êtes encore, ,c'était votre plus grand trésor, un cadeau inestimable de la nature que seul un coeur d'enfant peut aimer. Votre texte est touchant et poétique
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