Un calva au salon

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Difficile de parler de soi en toute objectivité ! Que dire ? J'aime la littérature et laisser libre cours à mes pensées, découvrir de nouvelles choses, de nouveaux horizons, bref , être curieuse  [+]

Image de Automne 2012
Demain c’est dimanche, déjà presque la fin du week-end, songe Claudine.
Pierre, son mari, dort dans la pièce voisine, elle l’entend ronfler. Les enfants de Pierre aussi dorment, bien bordés dans leur lit. Elle est allée les voir dans leur sommeil.
Elle aime le calme de la nuit et se promène dans la pénombre de la maison, comme un rôdeur qui viendrait leur rendre visite dans la nuit. Elle fume une dernière cigarette, puis une autre et encore une avant d’aller enfin se coucher, se dit-elle. Assise par terre dans le salon, elle écoute le silence de la nuit, un train qui passe au loin. Elle allume une nouvelle cigarette.

Demain dimanche, se dit-elle encore.
Ils iront demain, comme tous les dimanches, déjeuner chez ses nouveaux beaux-parents : rosbif, pommes de terre, tarte aux pommes puis un calva au salon pour faire passer tout ça. Deux ans déjà qu’elle s’est remariée. Deux ans de rosbif, pommes de terre, tarte aux pommes et calva. Des kilos de viande, de pommes de terre, de tartes aux pommes et des litres de calva. Elle a enfin trouvé la stabilité avec Pierre. Un collègue de bureau qui, lui aussi, avait connu un premier mariage tumultueux et un divorce difficile. Pour lui c’était une femme infidèle, pour elle un mari violent. Leurs blessures les avaient rapprochés et ils avaient, ensemble, aspiré à une vie de quiétude. Oui, vraiment, remariage réussi, un couple sans histoires avec, en prime, deux garçons à élever depuis que leur mère est partie sur les routes avec un artiste de cirque. Deux garçons qu’elle aime, elle qui n’a pas eu d’enfants, et qui lui rendent bien son amour. Non, elle n’est pas malheureuse.
Il lui faudra demain matin, comme tous les dimanches, aller acheter un bouquet de roses pour Belle-maman ; c’est comme ça qu’on lui a demandé de l’appeler. Belle-maman qui aura mis son collier de perles et son camée. Belle-maman qui l’entraînera dans la cuisine sous prétexte de vaisselle et qui lui demandera si « elle songe enfin à lui donner un nouveau petit-fils, trente-huit ans, c’est encore jeune ; elle, elle a bien eu Pierre à cet âge-là ».

Le silence de la nuit, une dernière cigarette, un verre de vin pour trouver le courage d’affronter ce dimanche avec son rosbif, ses pommes de terre, sa tarte aux pommes et son calva au salon. Ce dimanche à collier de perles et camée.

Là-haut, les garçons dorment, Pierre ne ronfle plus. La nuit, toujours plus belle et plus profonde, retient Claudine. Elle a envie de respirer la nuit, elle sort, remonte le col de sa veste. Malgré le soleil de la journée, les nuits sont fraîches, le printemps débute à peine. Elle aspire la fumée de sa cigarette avec volupté, le mélange de la nicotine et de l’air froid lui brûle les poumons. Pour échapper un peu au froid et profiter encore du spectacle de la nuit, elle monte dans sa voiture, garée devant la maison. Les clés, comme toujours et au grand dam de Pierre, sont sur le contact. Machinalement elle démarre, se dit qu’elle va réveiller Pierre, les enfants, alors elle se met à rouler doucement et sort de la cour. Une fois dans la rue déserte, elle continue et roule au hasard de la nuit.
Les rues se succèdent, les avenues, les places, les boulevards. Des prostituées le long des quais, une voiture de police qui fait une ronde, quelques passants, certains titubent.
Entrée de l’autoroute, ticket au péage, Claudine roule toujours. Les kilomètres qui défilent, peu de voitures croisées. Il fait chaud dans la voiture, le collier de perles et le camée n’existent plus. Un café, une cigarette dans une station-service. Les lumières l’agressent, elle part et remonte dans son cocon qui la protège et la tient à distance de ce dimanche. Encore une petite heure et elle sera au bord de la mer.
Elle respire à pleins poumons l’air iodé. Elle s’est déchaussée et le contact du sable froid la fait délicieusement frissonner. Elle se dévêt, rentre doucement dans l’eau noire. Elle a froid, elle rit et renverse sa tête sous l’eau. Elle retient sa respiration et n’entend plus rien. Immobile dans cette eau glacée, quelques poissons viennent lui chatouiller les cuisses.

Euphorique et grelottante, elle retourne sur la plage. Le rosbif, les pommes de terre, la tarte aux pommes et le calva au salon sont bien loin, noyés.
L’habitacle de la voiture est encore chaud et, voluptueusement, elle s’assoupit sur son siège. Le soleil pointe à peine lorsqu’elle se réveille. Elle allume sa première cigarette de la journée et démarre. L’autoroute, le péage, les kilomètres au compteur. Lorsqu’elle sort de l’autoroute, elle cherche un fleuriste et achète un bouquet de roses.

Pierre finit son bol de café, les garçons dorment encore.
— Déjà prête ? demande-t-il à Claudine, je ne t’ai pas entendue te lever.
— Oui, s’entend-elle répondre, je suis allée acheter des fleurs, tu dormais si bien. Je monte réveiller les garçons, il ne faudrait pas que l’on soit en retard, le rosbif ne nous attendra pas !

Alors qu’elle se met à rire, quelques grains de sable tombent de ses cheveux.

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