Toc toc toc

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Écrire, quel plaisir Être lue, petite fierté Critiques bienvenues  [+]

Je ne comprends pas, c’est absolument incroyable, d’habitude, je suis bien accueilli, on m’aime, mais là, rien à faire, je ne réussis même pas à passer le pas de la porte.

C’est comme si elle me prenait pour un vampire et qu’elle n’osait pas m’inviter chez elle, de peur que je ne la dévore. Je voudrais tellement être son ami, son confident. Je me sens démuni, impuissant et d’une tristesse infinie. Mais pourquoi ne veut-elle pas se laisser aller, pourquoi ne veut-elle pas m’accepter, se nourrir de moi, moi qui m’offre sans arrière-pensées ? Pourquoi c’est lui qu’elle écoute, lui qui la fait tant souffrir, qui la rabaisse, lui qui la dénigre alors qu’elle est si belle quand elle sourit, si joyeuse quand elle fait des crêpes à ses enfants, si drôle quand elle raconte ses malheurs à ses copines. Elle résiste aujourd’hui, mais ça m’est égal, je ne la laisserai pas tomber, je vais rester là, tout proche, je vais guetter le moindre faux pas de l’être abominable qui la détient en son pouvoir et en profiterai pour me faufiler jusqu’à son cœur, lui ouvrirai les yeux sur la vie qu’elle pourrait avoir. De toute façon, je n’aime pas perdre.

Et puis, j’ai une grande expérience. Cela fait des années que je sillonne le monde, le grand, le petit, le laid, le beau, le gentil, le méchant. J’arrive pratiquement toujours à mes fins. Que voulez-vous, je suis né comme ça, j’ai un besoin viscéral que l’on me remarque, m’admire et pourquoi pas m’adule, je n’ai pas peur des mots. Alors, je me démène, je cherche, j’observe, je cherche la petite faille qui me permettra d’entrer dans l’intimité, de découvrir les peurs les plus secrètes, de mettre à jour les bassesses les plus honteuses, d’exhumer les terreurs et les chagrins de ma cible. Et je me débrouille pour faire sa connaissance, comme ça, fortuitement, au hasard d’une promenade en forêt, sur un champ de bataille, à la terrasse d’un café, sur une piste ensablée, à une réunion d’âmes en peine, sur le rebord d’une falaise, peu importe où, peu importe quand, l’essentiel, c’est que la rencontre ait lieu.

A ce moment-là, le plus dur est fait, mais il reste tout de même un peu de chemin à parcourir. Il faut que je trouve l’entrée, la voie des larmes, la clé secrète qui libèrera les peurs enfouies et fera entrer la lumière, pour être vu, reconnu, accepté et aimé. Je fais alors partie du quotidien, j’ai presque gagné. Je dis presque, car le succès n’est jamais acquis à cent pour cent, il faut que je reste vigilant et toujours sur mes gardes pour ne pas me retrouver soudainement dehors sans avoir vu le vent tourner et avoir eu le temps d’élaborer une stratégie.

C’est ce qui m’arrive aujourd’hui avec elle, car son tortionnaire est pervers et naïvement, je me suis laissé avoir, comme elle. C’est impardonnable, mais je suis crampon quand je veux, j’y arriverai, il le faut.

Parfois, c’est très facile et je n’ai aucun mérite, la matière est malléable, et je deviens indispensable. C’est pratiquement toujours le cas lorsque les cigognes, piquées par je ne sais quelle mouche indigne, déposent des bébés malades dans les bras de jeunes parents innocents, remplis de tout l’amour qu’ils s’apprêtent à donner. Ils ne peuvent alors plus se passer de moi, et évitent ainsi de sombrer dans la folie, c’est très gratifiant.

Cela marche également plutôt bien avec les maison-de-retraités, comme je les appelle, merveilleusement bien pour être honnête. Je dois avoir quelque chose de spécial qu’ils sentent de suite car je deviens sans aucun effort leur compagnon, pas besoin de feindre ou de baratiner, je tombe instantanément dans leurs bras grands ouverts. Je ne devrais pas me plaindre, grâce à eux, je ne connais pas les jours de disette, je peux toujours aller frapper à leur porte, je sais qu’on m’ouvrira avec un visage tout souriant de rides instantanément oubliées.

Des exemples de conquêtes faciles ou gagnées à la sueur de mon front, je pourrais vous en donner des centaines de milliers, mais vous n’avez sûrement pas le temps de tout écouter, et puis, je dois vous laisser, comme vous l’avez compris, je suis très occupé.

Et heureusement, car le jour où je n’aurai plus rien à faire, le jour où tout le monde me tournera le dos, le jour où même les plus démunis ne me reconnaîtront pas dans la rue, le soleil cessera de briller, les oiseaux se tairont, les fleurs se faneront, les rivières se tariront, la Terre cessera tout doucement de tourner et je m’éteindrai pour toujours.

Mon épitaphe sera simple : ci-gît l’espoir !
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