Sortir de l'ombre

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La parole éblouit et trompe, parce qu'elle est mimée par le visage (...) et que les lèvres plaisent et que les yeux séduisent. Mais les mots noirs sur le papier blanc, c'est l'âme toute nue  [+]

Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. En tout cas, je venais d’avoir la réponse à cette question à l’instant même. Alors je laisse tomber mon panier pour la deuxième fois durant cette matinée et m’avance, bousculant tout sur mon passage, imperturbable, vers le milieu de la place du marché. On me dévisage bizarrement. « Vous n’avez encore rien vu » me disais-je. Arrivée au milieu de la place je m’arrête. Allais- je vraiment faire cela ? Certains s’arrêtèrent aussi et attendaient. Ils se demandaient ce que j’allais faire : danser ? Chanter ? Crier ?... cela se rapproche plutôt de ce dernier. Crier de façon... silencieuse ? Bon, vous allez comprendre bande de curieux. « Il n’y avait plus de retour en arrière possible » comme il me l’a si bien dit

Qui me l’a dit ? Mon père, il y a quatre ans passé. Je rentrais du collège quand j’ai vu les invités, deux hommes et une femme. Je croyais qu’ils étaient des amis de père ou bien des membres de notre famille qui venait nous rendre visite. Mais non. Si seulement ils n’étaient que cela. Si seulement IL n’était que cela. Je n’avais pas compris même quand ma mère m’avait habillé de mes plus beaux habits et m’escorta vers la pièce où ils se trouvaient.
- C’est Lalaina ? Elle est magnifique ! complimenta la femme. Elle fera une magnifique épouse
Une magnifique épouse ? J’avais peur de comprendre. Je cherchais dans les yeux de ma mère un signe qui me dirait de ne pas m’inquiéter, que je faisais fausse route. Mais elle évita mon regard.
- Tu vas te marier avec lui, m’avait- dit mon père avec un ton qui me fit comprendre que c’était sans appel. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Ils vont revenir dans deux jours, pour le mariage et tu vas le suivre chez lui.

Deux jours, le temps pour moi de dire au revoir à mes amis et à me préparer. Le temps de dire à Dieu à mes habitudes : d’être une fleur fragile. Mes parents m’ont arrosée tous les jours. Ils m’on préservé de chaque vent et érosion. Mais ce temps est résolu. Ce qu’on attend de moi est que je devienne un arbre, un grand, qui donnera de beaux fruits murs ; avec des branches hautes sous lequel pourrait s’abriter mes parents et ma famille. Mais pour cela il me fallait un bon jardinier qui saura bien m’entretenir.

Ma mère me prit dans ses bras :
"Tu verras, ma fille, tout se passera bien. Ton mari, tu ne le connais pas encore mais tu apprendras à le connaître et à l’aimer... Tu sais, ils habitent en ville. Là-bas il y a des voitures partout, des grandes maisons, c’est très vaste. Ce n’est pas comme ici, dans notre village. Tu vas aimer la ville... Ils vont venir te chercher dans deux jours. On fera une belle cérémonie. Puis... Tu n’auras même pas à faire tes bagages. Ils t’ont déjà acheté tout ce dont tu auras besoins qui t’attendent là-bas... Lalaina, tu vas tellement nous manquer. Ne t’inquiète pas, ma fille, on viendra te rendre visite de temps en temps... Oh ! On t’a acheté cette robe. Elle est belle non ? C’est ce que tu vas porter pour le mariage. Tu vas être ravissante : ton mari n’aura d’yeux que pour toi... "


Je me défais de mes pétales. Je remonte mes cheveux et en fait un chignon. J’enlève mon cache-nez et le laisse tomber par terre. Je commence à déboutonner mon écorce. Un hoquet de surprise se fit entendre dans l’assemblée en me voyant faire. Suis-je folle ? se demandaient- ils surement.

Je me suis posée cette question plusieurs fois au cours de ces quatre dernières années. J’avais eu une belle cérémonie comme prévu. J’avais quitté mon village miteux pour la ville. C’était mon rêve qui se réalisait. C’était le rêve de toute jeune fille, non ? Trouver ce jardinier qui nous placera dans un beau et grand jardin. J’avais tout cela. J’avais une belle maison, des bijoux, une belle cuisine. Alors étais- je folle de vouloir rentrer ? De vouloir le quitter ? Il était beau mon mari et respecté de tous, mais je me sentais bien mieux quand il partait travailler. Je suis surement folle... ou bien j’ai les yeux fermé...


- Lalaina ! s’écria ma mère au loin. Mais qu’est- ce que tu fais ?
Quelqu’un est surement allée la prévenir quand on m’a vu déboutonner ma robe.
- Arrête ça ! s’indigna ma mère.
- Viens, rentrons ! ajouta ma belle-sœur qui l’a accompagnée
Mais ma décision a été prise. Je n’obéirai pas cette fois. Même ma petite maman ne me fera pas changer d’avis. Il n’y avait plus de retour en arrière possible au moment où j’ai vu cette lune tout à l’heure et que j’avais compris...


On est rentré hier. C’est la première fois que nous revenons au village depuis mon mariage il y a quatre ans. On nous a accueilli comme le messie. Aujourd’hui, on m’a confié la tâche de faire les courses. Alors j’ai pris mon panier. On me saluait sur mon passage. J’attirais les regards avec mes multiples fleurs parfumées, mon écorce dorée. Je revoyais mes anciennes amies. Certaines me regardaient avec envie, d’autres me jalousaient. J’allais rentrer quand quelque chose m’est rentré dedans : la lune. Elle aurait pu être moi. Mais je ne l’étais pas. Moi je n’avais pas cet... éclat qu’elle avait dans ses yeux.
- Oh ! pardon. Je ne t’avais pas vu, s’excusa la lune en m’aidant à ramasser mes légumes qui se sont éparpiller sur le sol
- Chérie ? appela un être brillant _le soleil ? _ qui s’approcha portant un sac à main rose
Un sac à main rose ?
- Tu nous aide ? J’ai bousculé cette jeune femme sans faire exprès, lui expliquât- elle
Le soleil s’abaissa pour nous aider. Ensuite il me remit mon panier.
- Excusez- ma petite femme, la maladresse a toujours été sa meilleure amie aussi longtemps que je me souvienne, la taquina son mari

Elle le pinça faussement indignée et ils rigolèrent. Ils partirent main dans la main, lui avec le sac à main rose de sa femme et elle avec sa petite robe blanche. Il faisait vraiment très chaud, je l’accorde, mais j’ai pris l’habitude de porter de longues robes jusqu’au cheville, à longue manche et un cache- nez enroulé autour du cou.

Je me suis souvenu de chaque fois où je « servais » mon mari comme il « se devait » pendant qu’il prenait son temps; de chaque fois que ma maladresse a été source d’injures et vociférations pour chaque repas un peu trop salé, un couvert cassé,... Les mots doux, les petits surnoms, les taquineries, je n’ai jamais connu cela. Mais on m’a appris que la vie de couple n’était pas toujours rose. Qu’il y avait des hauts et des bas. Je me croyais tout simplement dans la partie sombre de la vie de couple... dans le noir. Que patience et tolérance DEVAIENT être mes nouvelles meilleures amies. Que je finirai par mieux le connaître et l’aimer. Mieux le connaître ? Oui je savais maintenant de quoi il était capable. Quand je voyais cette lune et les femmes en ville j’avais compris pourquoi il s’était marié avec moi. Ce n’était pas en ville qu’il trouverait une femme docile et obéissante qui assouvira à la lettre les besoins de sa seigneurie.


J'avais enfin ouvert les yeux. J’ai vu le contraste quand le soleil regardait sa femme avec fierté, alors que moi...Quand on nous conviait dans les évènements mondains où on requerrait la présence de l’homme important qu’était mon mari, il m’exhibait comme un trophée. Je devins alors parure, ne valant pas plus que ses montres en or et ses chaussures de marque. Là où le soleil a tendu la main pour remettre debout sa petite femme maladroite, mon mari tendait ses mains pour me pousser par terre.

C’est avec un soleil comme mari que la lune devenait éblouissante.

Alors je fis tomber mes vêtements, mon masque, mon déguisement. Me voici toute nue, sortie de l’ombre. Devant tout le village qui était horrifié par ce qu’ils voyaient : des bleues, des griffures, des morsures, des cicatrices... Je leur criai ainsi silencieusement ce que cachaient les longues magnifiques robes dorées couteux que représentait mon mariage. Mariage n’est pas synonyme de ténèbres. Je ne suis ni fleur fragile, ni arbre, ni parure, ni sac de sable. Je suis juste moi : une femme.

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