Skiff, frêle esquif

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Embarquez pour une douce balade sur le lac du Bourget. Le temps est suspendu, comme le disait Lamartine ; on a l’impression d’être sur l’eau

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« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

« Le Lac », je me souvenais de ces vers de Lamartine, gravés dans ma mémoire, à la différence des autres strophes oubliées. Ils tournaient dans ma tête et je n’entendais que le bruit régulier des avirons frapper la surface des flots du lac. J’avais quitté le club d’Aix-les-Bains depuis un moment maintenant, en direction de la plage du Lido. Changeant de direction, je longeais la promenade arborée qui menait au Grand Port. Le skiff glissait sur les flots aussi lisses qu’un miroir. Je regardais au loin le sillage de l’esquif disparaître, entouré des ronds tracés par les avirons à la surface de l’eau. Mécanique bien huilée qui, dans la recherche de la perfection du geste, me donnait le sentiment de voler. Chaque centimètre de mon corps était sculpté dans cette optique, cet unique but. Répéter à l’infini le geste, laisser glisser le plus possible la coque en matériaux composites, dans l’équilibre le plus parfait.

Parfois, un poisson sautait pour attraper quelque insecte imprudent qui errait à la surface des flots. Un oiseau se posait à proximité, faisant éclater des gerbes d’eau. Le soleil déclinait doucement sur la Dent du Chat et les premiers contreforts du Jura. La géologie faisait de cette rive du lac le début du massif qui rejoignait ici les Alpes.
Le château de Bourdeau allumait ses éclairages extérieurs. Il n’était pas encore devenu un hôtel de luxe pour nouveaux riches, juste une demeure familiale qui abritait des retrouvailles, sous les grands arbres du parc, quand une tablée mêlant les générations partageait un repas de printemps.

Derrière moi, je distinguais dans le lointain l’abbaye de Hautecombe. Pas de bateaux à moteur pour dénaturer ce moment. Pas de bruits nés de l’homme et de ses inventions. Le temps semblait suspendre son vol. Dans une glisse impeccable, le frêle esquif fendait les flots selon le rythme imposé par les coups d’aviron. L’attaque des rames dans l’eau était joyeuse et libératrice. Enfin, je retrouvais mon lac dont je connaissais les berges par cœur. Sortir les pelles de l’eau dans un mouvement rapide et ferme pour donner l’impulsion nécessaire à l’embarcation, leur faire transpercer le miroir offert par les eaux rêveuses en impulsant la force nécessaire sans casser la glisse de l’embarcation. Le bruit des bulles contre la coque émettait une douce musique euphorisante, rythmée par le ballet saccadé des avirons. Les bouillons formés par les avirons qui sortaient de l’eau en cadence s’élargissaient à la surface du lac jusqu’à disparaître, comme engloutis dans les profondeurs. Le sillage était droit et régulier, preuve de l’équilibre parfait des forces que j’exerçais sur chaque aviron.

Cette perfection me donnait l’impression irréelle de voler par-dessus les flots. Tout mon corps, tous mes muscles participaient à cette communion avec les éléments, dans des efforts éternellement répétés. Coups d’aviron comme une succession infinie d’arrachements du bateau à la pesanteur. Oubliés les efforts de l’entraînement hivernal, les séances nocturnes de musculation à soulever de la fonte, les séances de machine à ramer. Et les sorties sur le lac sous la surveillance des montagnes enneigées ; la surprise de voir les dames de nage et les avirons recouverts d’une fine pellicule de glace. 

Ces moments de communion pour ne plus faire qu’un avec le bateau, je les attendais avec impatience. Je ne vivais que pour ces instants. Mais parfois, la magie n’opérait pas comme aujourd’hui. Le rythme était poussif, l’équilibre instable dans les eaux agitées par les embarcations des pêcheurs. Les coups d’aviron se succédaient sans atteindre la magie de la légèreté du geste parfait. 
Alors, je me posais cette question à laquelle je n’avais pas encore de réponse : ma vie avait-elle un sens en dehors de ces quatorze kilos de différentes fibres et résines qui me permettaient de glisser sur les eaux du lac célébré par Lamartine ?

Dès mon réveil, je scrutais avec attention le ciel et les nuages. J’étais attentif aux mouvements des arbres annonciateurs du vent qui riderait la surface du lac. La traversaz, ce vent spécifique au lac du Bourget, le rendait dangereux et transformait toute embarcation en un fétu de paille ballotté par des vagues qui n’avaient rien à envier celles de l’océan. La pluie ne me dérangeait pas, mais le vent était synonyme de longs entraînements sur la machine à ramer, à surveiller l’écran qui renvoyait la cadence, la vitesse et la force exercée. Chiffres sans âme qui m’enchaînaient à la machine pour être le plus rapide, sans la magie du mouvement sur les flots. Loin des cris des oiseaux et du souffle de l’air sur ma peau.

Laver le matériel avant de s’accorder une douche brûlante bien méritée. Et puis le lendemain recommencer. Combien de kilomètres parcourus ? Combien de kilos de fonte soulevés pour aborder la saison au mieux de ma forme ? Tout cela pour souffrir sur les deux mille mètres d’un bassin en espérant descendre le chrono au maximum. Des heures et des heures, qui s’accumulaient pour gagner quelques secondes, quelques centimètres pour entendre le juge d’arrivée appuyer sur la corne de brume et s’effondrer. Enfin, être le premier dans cette régate tant attendue. 

Dans quelques semaines maintenant s’annonçaient les sélections régionales pour prétendre participer aux championnats de France. Chaque seconde gagnée sera le fruit de ces kilomètres parcourus, de ces masses soulevées. Prendre la tête dans les premiers cinq cents mètres pour gérer la course, passer des séries plus rapides et appuyées pour creuser l’écart. Rester concentré sur sa ligne d’eau, réagir à un concurrent qui accélère la cadence et qui revient peu à peu à ma hauteur. Pointe de son bateau qui gagne quelques centimètres à chaque coup d’aviron.

Lancer l’enlevage en poussant aussi fort que possible sur la barre de pieds, se faire sprinter dans les derniers cinq cents mètres en oubliant tous les efforts déjà fournis, faire décoller le skiff, retrouver la sensation de voler, faire corps avec l’esquif et les avirons dans un mouvement parfait répété à l’infini jusqu’à la ligne d’arrivée. S’effondrer sans pouvoir fournir le moindre effort supplémentaire, l’impression d’avoir tout donné.

Être prêt pour les championnats où je serai en territoire connu. Lac d’Aiguebelette au-dessus de Chambéry cette année, le plaisir de ramer sur un site qui accueille régulièrement les championnats du monde et des régates internationales, un jour peut-être…

Mais pour l’instant, regagner le ponton, attendre qu’on m’aide à descendre de mon frêle esquif, retrouver la terre ferme et le fauteuil roulant qui m’attend… Et demain voler encore dans la recherche du geste parfait.

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Kruz BATEk Louya · il y a
Très original ! Bravo.

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Très très courts

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