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Rouge Sang

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Laula

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Lorsque je me réveillai, il faisait nuit noire. Quelle heure était-il ? Machinalement je regardai ma montre. Elle avait disparu. Ne subsistait que l’empreinte qu’elle avait laissée sur ma peau... Je tâtai mon poignet, comme lorsque l’on ne peut croire à l’évidence de ce qui est, à la fois surpris et inquiet. Évidemment la montre n’y était pas. Pourtant, jamais je ne la retirais ni pour me laver ni même pour dormir. Et j’étais seul chez moi. Désespérément seul. Ou bien, peut-être pas... ?
Et si le bracelet s’était cassé pendant mon sommeil et que la montre était tombée ? Je regardai par terre autour de moi puis me levai, fis le tour du fauteuil, de la table de salon... De fil en aiguille j’inspectai tout le sol de la maison jusque sous le lit et dans la cabine de douche.
La montre n’était nulle part. Et j’étais bien seul chez moi. Il y avait cependant comme une étrangeté dans l’atmosphère... Le silence trop pesant ? « Il y manque le tic-tac de ma montre » dis-je tout haut en me forçant à rire, pour briser ce silence encombrant. Non, ce n’était pas l’absence de bruit qui m’oppressait. C’était dans l’air, comme une fumée invisible tout autour de moi et qui s’infiltrait malgré moi dans mes poumons, dans l’oxygène que j’étais contraint d’inspirer, contaminant les parois de mes narines, de mon palais jusqu’à la surface de ma langue. Un effluve à la fois doucereux et tenace. Âpre et métallique. Comme une odeur de sang...
À la seconde où le mot « sang » s’imprima dans mes pensées, quelque chose me piqua l’épaule. Comme une aiguille lentement enfoncée dans la chair... Violemment je tournai la tête en direction de la douleur. En gros plan, trop près de mes yeux, je vis alors un horrible insecte en train de me pomper tranquillement le sang. Ni une ni deux, je l’écrabouillai de la paume de la main. Le moustique s’y incrusta tel un fossile laissant entre mes lignes de vie, les traces pourpres du sang qu’il m’avait volé. « Espèce de sale bestiole » dis-je à l’adresse de son cadavre. « Qui s’y frotte s’y pique ! » ajoutai-je d’un ton malicieux et réprobateur, comme si l’insecte avait une âme, et que cette âme aurait pu comprendre mes paroles et ainsi prévenir ses congénères du sort funeste qui les attendait s’ils osaient m’approcher...
Dans l’évier, je me passai la main sous l’eau, éliminant ainsi les restes du crime que je venais de commettre. « Adios mosquito ! » m’exclamai-je tandis qu’il disparaissait dans la tuyauterie. Mon enthousiasme stoppa net à la vue de ce que contenait l’évier : deux verres à vin encore partiellement remplis d’un breuvage enivrant... C’était complètement insolite : jamais de ma vie je n’avais vu ces verres ! Qui plus est, cela faisait treize longues années que je n’avais pas bu une seule goutte d’alcool !
Avais-je rompu ce serment ? Étais-je soûl, tant et si bien que je ne reconnaissais plus ma propre vaisselle ? Et pourquoi deux verres ? Avec qui avais-je partagé ce vin ? Où donc se trouvait la bouteille ?...
Tout à mes réflexions, mon pouls s’accéléra subitement. Je sentais les battements de mon cœur tambourinant dans ma poitrine tandis que des perles de sueur commençaient à glisser le long de mes tempes : j’avais déjà vécu cette scène. Treize ans auparavant...
De façon extrêmement précise, les souvenirs se mirent à défiler dans mon esprit, comme si une caméra les avait capturés à mon insu et en diffusait des scènes entrecoupées dans mon cerveau. Je revis mon poignet nu avec la trace encore fraiche de ma montre, cette montre luxueuse que j’avais perdu lors de ce qui serait mon ultime partie de poker. Je me souvins de cette piqûre ratée : son auteur ayant visé le cou, j’avais reçu l’injection dans l’épaule. Et de tout cet alcool dont j’étais plein. À nous deux, nous avions bu au moins trois bouteilles, mais avec le recul il me semblait à présent que j’avais été le seul à boire. Et cette odeur, douceâtre et fétide, ce sang qui avait coulé sur mon épaule, si proche de ma respiration affaiblie... Et ces mots qu’une voix féminine avait prononcés : « Et maintenant bonne nuit ! » Puis la porte avait claqué...
« Clac ! » Au moment où je revivais ce souvenir, la fenêtre du salon – restée entrouverte – s’ouvrit violemment par la seule force du vent puis se referma brutalement. Je m’approchai et la rouvris. Il me fallait de l’air. De l’air pur et non vicié comme celui qui était en train d’envahir ma maison...
Profondément je respirais à la fenêtre tentant de m’apaiser. Le ciel était parfaitement noir. Pas une étoile ne brillait ni même la lune complètement cachée par les nuages menaçants arpentant le ciel tandis que le vent soufflait férocement à travers les branches d’arbres faisant voleter leurs feuilles. Je suivais leur lente chute jusqu’au sol quand, tout à coup, le grondement du tonnerre se fit entendre. Aussitôt un éclair transperça le ciel et illumina l’espace d’une demi-seconde la voiture qui se trouvait dans l’allée. Un cri de terreur jaillit alors du plus profond de mes entrailles : ce n’était pas ma voiture !
Qui était venu jusque dans ma demeure, avait bu avec moi, puis s’en était allé en laissant ici sa voiture mais en emportant les bouteilles ? En quête de réponses malgré l’angoisse que j’éprouvais, je me dirigeai vers la poubelle et la vidai complètement sur le sol. Aucune bouteille d’alcool ne s’y trouvait comme je l’avais pressenti. En revanche les déchets me semblèrent tout à fait incongrus : les restes d’une paëlla – j’avais les fruits de mer en horreur –, une pile de feuilles et de journaux chiffonnés et un vieux tube de rouge à lèvres... Je ramassai ce dernier : « Rouge Sang » était inscrit sur le tube, la teinte préférée d’une femme que j’avais connue treize années auparavant. La femme avec qui j’étais marié et avec qui j’avais vécu ici-même. Ma femme ! Les traits de son visage réapparurent soudain en ma mémoire : un souvenir glaçant...
Avec elle, se ravivèrent aussitôt les détails de cette soirée que j’étais en train de revivre. Elle était venue dans cette maison qui n’était plus la sienne depuis peu. Depuis que nous avions divorcé. Elle avait insisté pour me parler prétextant qu’elle avait changé, qu’elle voulait recoller les morceaux. Elle avait l’air tellement charmante, comme transformée, son sourire machiavélique dissimulé sous le maquillage Rouge Sang. J’avais bu ses paroles comme le bon vin qu’elle m’avait apporté. Nous avions joué au poker comme au bon vieux temps. Elle avait gagné, je lui avais donné ma montre en plaisantant : « Tu me la rendras demain, chérie ». Elle avait explosé de rire, un rire dont je n’avais pu saisir les accents démoniaques sous l’effet de l’alcool. À mon tour je m’étais esclaffé...
Brusquement, elle avait brandi une seringue la dirigeant droit vers mon cou. Tentant de l’éviter, l’aiguille s’était plantée dans mon épaule. À mon regard tétanisé elle avait répondu : « Ne t’inquiète pas, amor, le poison agira quand même mais plus lentement... » Tandis que je sombrais, elle avait poursuivi : « Ne t’avais-je pas dit que moi, jamais on ne me quitte ? Tu voulais partir ? Va-t'en donc brûler en enfer ! Et maintenant bonne nuit ! » Sous ses pas, la porte avait claqué. Une heure après, j’étais mort.
Les journaux dont était remplie la poubelle m’apprirent que la police avait conclu à un suicide. Sous les yeux charmeurs de mon ex-femme et de ses pleurs si bien feints, personne n’eut l’idée de s’intéresser à ma blessure à l’épaule : « la piqûre d’un insecte vorace trop intensément grattée ». Ah la police, elle m’étonnerait toujours !
Jamais je n’étais devenu sobre. Juste mort. Mon fantôme errait en ces lieux, ma maison devenue la sienne. Aussitôt que j’en pris conscience, mon ex-femme m’apparut. Elle vivait là. Tout simplement. Sereine, elle se reposait sur le canapé. Pensait-elle pouvoir se la couler douce malgré son crime ? C’était mal me connaitre...
Sous la force d’un vent imaginaire, la fenêtre du salon vola soudain en éclats. Mon ex-femme hurla. Ce n’était que le premier de longs cris d’effroi à venir...

PRIX

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Potter · il y a
J'en ai frissonné de peur !!! c'est très bien écrit, bravo !!!
N'hésite pas à venir jeter u coup d’œil à mon dessin pour le concours Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3

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Keith Simmonds · il y a
Terrifiant et glaçant, ce récit ! Bravo ! Une invitation à venir découvrir
“Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court et le Noir 2018.
Merci d’avance et bonne journée !

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Don Quichotte · il y a
Oh bien !
La vengeance est un plat qui se mange froid dirait-on ?
Mais persécuter une femme, tout de même... !

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Laula · il y a
hihi ;)
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Claire Bouchet · il y a
Mes 5 voix pour un texte très captivant. Bravo !
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Laula · il y a
merci beaucoup !! :)
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A_Motus · il y a
5 voix pour ce petit bijoux noir.
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Laula · il y a
oh mille mercis !! :)
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Fanny Gravillon · il y a
Tiens! nous avons choisi le même titre. Coïncidence?
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Laula · il y a
hihi :)
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A. Nardop · il y a
Quelle imagination et gestion du suspense. Toujours plaisir à vous lire.
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Laula · il y a
Merci beaucoup !
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Paul Thery · il y a
Hé ! Hé ! Pas mal du tout ! Mes cinq voix sans tergiverser !
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Laula · il y a
Merci à vous !
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Ginette Vijaya · il y a
Quand un fantôme vient vous hanter ...
Je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" également en compétition .

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