Résiste, encore debout

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Un ordre beuglé m’éveille en sursaut :
— Debout !
Autour de moi, ça s’agite dans tous les sens. Les cris remplissent l’espace et se répercutent sur les murs moisis. Les autres prisonniers s’éveillent brutalement et prennent part à la confusion générale. Les jambes s’emmêlent, les têtes se cognent sur la couchette du dessus. Une montagne de muscles en uniforme aboie :
— Fermez-la et alignez-vous dehors ! Allez, debout !

Je passe la porte. Il fait encore nuit noire. Mais que se passe-t-il ? Quelle heure est-il ? Un coup de matraque dans le dos me sort de ma stupeur. Je rejoins la ligne qui commence à se former dans la cour. Deux minutes plus tard, nous sommes tous debout, les uns serrés contre les autres, droits comme des I. Nous attendons, muets. Nous n’avions pas encore eu le temps de réfléchir. La peur s’infiltre maintenant en nous et se répand comme un virus.
Des projecteurs puissants crépitent soudain. La lumière blanche et agressive m’oblige à fermer les yeux un instant. Lorsque je les ouvre de nouveau, je distingue avec effroi une deuxième ligne, parallèle à la nôtre, qui nous fait face, à une quinzaine de mètres. Un murmure de stupéfaction parcourt le rang.

Des femmes. Ce sont des femmes. Je n’en avais jamais vu ici, jusqu’à présent. Ces enfoirés ont aussi capturé des femmes ! Elles ont l’air épuisées. Elles font peur à voir, et je me rends compte qu’elles me renvoient notre propre déchéance comme un reflet.

Nos geôliers nous encadrent, armés jusqu’aux dents. Enfin, l’un d’eux s’avance et se poste de profil, à mi-chemin entre les deux lignes.

— Vous ne savez ni qui vous a emprisonnés, ni même exactement pourquoi, vous ne savez pas où vous êtes et ne comptez pas sur moi pour rassurer les insignifiants rebelles que vous croyez être !
De rares et faibles exclamations fusent.
— À partir de maintenant, je ne veux plus entendre un seul mot ! Votre mouvement, « Relevons-nous », a été anéanti, étouffé ! Votre cause est perdue ! Et vous aussi. Vous avez voulu résister ! Pensiez-vous vraiment que rester debout et immobiles devant le palais allait changer quoi que ce soit ?
Il ricane.
— Mais puisque ça a l’air de vous plaire, soit ! Nous verrons combien de temps vous « résisterez » ! Vous allez tous rester là, debout ! C’est bien ce que vous vouliez, non ? La règle du jeu est simple : celui ou celle qui ne reste pas fermement ancré sur ses deux pieds meurt !

Un frisson secoue mes épaules. Je mets un instant à saisir le sens de ses paroles. Combien de temps ? Pendant combien de temps sommes-nous supposés rester au garde-à-vous ? Je crains de connaître la réponse... Une ultime torture pour tous nous exterminer. Quelle ironie tragique ! Nos bourreaux utilisent nos propres armes contre nous !

Je ferme les yeux. Je revois le visage du tyran, tignasse blonde collée sur tous les murs, de pierres, comme virtuels. Son sourire enjôleur, ou carnassier. Ses idées abjectes qui déferlent comme un poison...
Nos convictions se sont échauffées. Des réseaux se sont formés peu à peu. Debout ! Nous ne pouvons pas le laisser détruire notre pays ! Debout ! Élevons nos voix ! Nous voulons croire que face à la violence grandissante du gouvernement, le pacifisme pouvait vaincre. Bercés d’illusions, passionnés, nous préparons la manifestation. Nous avions eu cette idée grâce aux histoires que racontaient parfois nos grands-parents. À la fin des années 2010, je ne sais plus l’année exacte, alors qu’ils n’étaient qu’adolescents, des mouvements pacifiques avaient éclos dans tout le pays : Nuit Debout.

Ma fougue gît au fond de mon âme broyée. Mes espoirs de révolte sont loin, à présent. Je ne sais même pas depuis combien de mois je suis dans ce camp.
J'ouvre les yeux à nouveau. Le jour commence à poindre. Déjà, la chaleur monte. Un visage transperce l’anonymat des femmes en face de moi. Malgré la distance qui nous sépare, je la reconnais tout à coup. Elle s’appelle Méline, elle doit avoir dix-sept ans à peine. Elle avait rejoint le mouvement en cachette juste avant la manif’. Elle me fixe. J’essaye de lui sourire, mais mes lèvres ne réussissent qu’à se tordre en une grimace informe.

Les minutes, puis les heures passent.
Mes jambes sont douloureuses à présent. Il fait jour. Le ciel d’un bleu pur nous assomme. Chaque rayon de soleil nous frappe. Ma cervelle grille à coups de soleil.

Un coup de feu me perce les tympans. Trois mètres à ma droite, la tête de l’homme qui vient de s’écrouler éclate comme un fruit trop mûr. Ce n’est pas le premier à être abattu. Une silhouette hurle en s’élançant vers nous, brisant la rangée des femmes. Les soldats ne disent rien. Ils attendent qu’elle soit à un mètre de nous pour lui tirer dans le dos. Elle s’effondre près de celui qui était peut-être son frère ou son amant. Une autre femme fait une crise de nerfs. Elle commence à déblatérer des propos inintelligibles, puis elle lève les bras, avant de s’asseoir tranquillement en tailleur sur le sol. La balle part.

Chaque centimètre de ma peau qui n’est pas recouvert de tissu rayé est rouge cramoisi. Elle commence à peler par endroits. Mon corps est collant de transpiration, mais elle s’évapore avant de pouvoir dégouliner. Mes jambes me font atrocement mal.

Les cadavres tombent comme des mouches, inconscients, d’insolation. Certains préfèrent choisir en toute conscience, et s’assoient, résignés. Je n’arrive pas à me résoudre à faire comme eux. Je ne veux pas mourir. Pas tant que Méline continue à me regarder. Et le moment vient où il ne reste qu’elle, et moi.

La bouche de la jeune fille tremble. Ses épaules font de petits spasmes. Elle pleure ? Ses lèvres prononcent silencieusement les deux syllabes de mon prénom. Elle n’y arrive plus. A quoi bon vivre une minute de plus parmi tous ces cadavres ? Je ne réfléchis plus. Je ne peux pas la laisser abandonner. Elle est bien trop jeune. Mécaniquement, j’avance vers elle. Chaque pas est une torture. J’ai peur de m’écrouler avant d’arriver à sa hauteur. Les gardes nous observent en silence. Au moment où ses jambes fléchissent, mes bras se glissent sous ses épaules, pour la soutenir. Elle se redresse. Je m’effondre. Une détonation retentit.

Elle est debout.

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M. Iraje · il y a
Une belle "Recommandation" qui m'avait échappée ... Bravo !
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Axelle Amouroux · il y a
Merci beaucoup !
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DEBA WANDJI · il y a
J'ai sincèrement aimé vous lire, Axelle.
J'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Axelle Amouroux · il y a
Merci !
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cendrine borragini-durant · il y a
L'histoire d'un sacrifice ou comment rester debout même lorsqu'on est vaincu. En sauvant Méline, votre héros démontre qu'on peut tomber sous les balles d'un oppresseur en restant vent debout contre l'injustice
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Axelle Amouroux · il y a
Merci !
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Bisabelle · il y a
Emouvant
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Armand Armandl · il y a
Une écriture efficace, propice aux émotions . J'en ai eu le souffle coupé .
Je voyage sur Photocoplines 666.

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Odile · il y a
Je suis presqu'honteuse de dire que j'ai aimé, mais chaque dystopie nous renvoie à des passés ou nous propulsent vers des futurs monstrueux, des présents traumatisés ou éveillés pour que... l'imagination de l'homme est sans borne. J'ai aimé votre écriture, derrière le ton sec ou efficace, on sent beaucoup de vibration
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Liam Azerio · il y a
Une idée originale, servie par une écriture claire et impactante. Du bon travail :)
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Très beau texte,tout aussi glaçant que le précédent que je viens de lire ...
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Axelle Amouroux · il y a
Merci beaucoup ! Je suis ravie que vous ayez eu l'envie de découvrir un autre de mes textes.
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gillibert FraG · il y a
Très émouvant Avez-vous vécu une guerre ? Mon grand-père avait subi celle de 1914 -1918; il avait passé une grande partie de la guerre comme prisonnier, et terminé par une grippe espagbole qui a failli le tuer/ Mon père, polytechnicien en 1939 se trouvait de fait engagé volontaire, le pauvre ! J'ai connu l'année dernière de petits enfants du Kasaï, une province du Congo en guerre intérieure une guerre tribale organisée par je ne sais quels puissants. Beaucoup étaient orphelins, ils avaient fui, certains avaient perdu leur mère partie ailleurs. le pays est grand. je les ai interrogés, les ancêtres et ces enfants, ils sont tous traumatisés, ils ne parlent guère du sujet, ils préfèrent l'éviter, et pourtant mon père s'exprimait très bien il racontait bien , et mon grand-père aussi, mais ils n'ont presque rien raconté. Je lis depuis que je suis sur short, de très nombreuses descriptions de la guerre, que j'admire, pour la plupart. je me demande si, pour bien en parler il faut ne pas l’avoir directement connue
Bravo en tout cas

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Axelle Amouroux · il y a
Merci beaucoup, gillibert, pour ces compliments et pour avoir partagé un peu de l'histoire des vôtres. Quant à moi j'ai la chance de n'avoir vécu aucune guerre.
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Jcscoureau · il y a
C'est trés bien écrit et j'aime cette capacité de se mettre dans la peau d'une autre personne et d'en deviner les pensées et les émotions.
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Axelle Amouroux · il y a
Merci pour vos commentaires, celui ci me touche particulièrement !

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