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Qui de nous deux ?

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Estitxu

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Pourquoi on a aimé ?

La finesse de style permet de mettre en valeur avec beaucoup d'esthétique un portrait très fort : derrière, c'est plus qu'une réflexion sur le ...

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Lola a les yeux verts. Ils renvoient les reflets du soleil dans toutes les directions, et on dirait qu’ils prennent feu. Quand on la regarde, c’est comme si on s’enfonçait dans une prairie enflammée. On peut presque ressentir la brûlure froide des flammes qui caressent la peau, et cette douceur est une explosion de bonheur. Ses yeux sont magnifiques, encadrés par des cils longs et obscurs qu’elle fait papillonner quand elle drague. Elle fait ressortir la couleur végétale de ses pupilles grâce à un maquillage sombre qui en étire l’amande.
Lola a la peau claire. Ses joues sont parsemées de tâches de son qui rajeunissent son visage. Elle a les pommettes qui rougissent quand on lui parle. C’est la seule démonstration de timidité qu’elle laisse transparaître, et ça ne la rend que plus adorable. Sa peau est lisse et lumineuse. Elle ne maquille pas son teint, et on sent que sa peau respire, qu’elle vit. Elle a des petites rides à côté des yeux chaque fois qu’elle sourit, mais pas de fossettes.
Lola a la bouche rouge. Elle la maquille chaque jour, de cette couleur écarlate qui fait ressortir son teint pâle et ses dents éclatantes. Elle a des lèvres pleines et un arc de cupidon très marqué qu’elle accentue par son rouge à lèvres. Elle sourit beaucoup, ce qui laisse apparaître de petites canines qui pointent, et souvent un rire doux et cristallin jaillit du fond de sa gorge, qui en tremble alors.
Lola a les cheveux blonds. Quelques mèches plus foncées créent des reflets sur cette chevelure qui brille comme le soleil. C’est une crinière bouclée qui glisse sur ses épaules et dans son dos, emmêlée dans son écharpe en hiver, et par la mer l’été. Dès qu’elle fait un mouvement, ses cheveux bougent brusquement, caressant son visage, et elle a beau essayer de les coincer derrière son oreille ou de les attacher, ils finissent inlassablement par revenir hanter ses joues. Ils sont aussi indomptables qu’elle, ils donnent une folle envie d’y glisser les mains.
Lola porte une panoplie de bijoux. On peut toujours voir deux boucles à chaque oreille, qui tintent entre elles, comme des petites clochettes. Autour de son cou, un collier doré avec un médaillon ancien, celui de son ancêtre. Elle a une montre petite et fine, très féminine, au poignet et droit, et un bracelet coloré qu’elle garde en souvenir d’une amie. Ses doigts sont ornées de bagues dorées qui en affinent la forme.
Lola a un tatouage. Il apparaît à sa cheville lorsqu’elle fait ses ourlets, mais ses chaussettes empêchent de savoir ce qu’il représente. Elle dit que c’est un symbole fort pour elle, qui l’a aidée quand elle en avait besoin. Elle l’a fait en cachette, peu après ses dix-sept ans, et aujourd’hui, presque dix ans après, elle ne le regrette pas.

Octave a les yeux foncés. Ils sont fins, presque féminins, entourés de cils longs et sombres. Ses prunelles donnent l’impression que chaque phrase, chaque mot qu’on prononce a une importance capitale pour lui. Il y a une petite étincelle qui brille quand il pose une question, et qui semble s’accentuer quand la réponse lui plaît. Ses yeux sont des sourires qu’il offre aux autres, deux étendues sombres et pourtant pleines de lumière.
Octave a la peau lisse. Il a les joues et les trais fins, et quelques grains de beauté apparaissent sur ses joues. Il ne rougit jamais, mais son visage s’échauffe quand il s’énerve, ce qui lui arrive de temps en temps. Il a des pattes d’oies au coin des yeux quand il sourit, et une ride entre les sourcils quand il réfléchit.
Octave a une bouche d’acteur. Ses lèvres, plutôt charnues pour un jeune homme, sourient beaucoup et s’étirent largement, dévoilant des dents brillantes et étrangement pointues. Parfois, on pourrait presque croire qu’elles ont été chirurgicalement modifiées pour offrir cette vision irréelle. Généralement, il passe sa langue sur la lèvre supérieure quand il réfléchit, et il mord l’autre quand il commence à stresser, parfois un peu trop. On peut voir, parfois, un peu de sang sur sa bouche, et quelques croûtes des morsures passées.
Octave a les cheveux bruns. Souples et brillants, ils entourent son visage d’un halo obscur, presque mystérieux. Il aime les laisser pousser jusqu’à ce qu’ils caressent sa nuque et envahissent son front et ses joues. Parfois quand il s’ennuie, on peut le voir tresser ses mèches les plus longues, puis défaire et recommencer, inlassablement. Il dit que c’est sa sœur qui lui a appris, et elle affirme qu’il est autonome.
Octave a les oreilles percées. Deux trous de chaque côté, qu’il ne met à l’honneur que très rarement. D’après lui, ce n’est pas encore le moment pour les orner, mais il garde deux paires anciennes et précieuses dans sa chambre en attendant. Il porte une grosse montre en argent au poignet droit que lui a offert son père, et une bague au pouce gauche, que lui a donné sa sœur. Un bracelet souvenir pend a son autre poignet.
Octave est tatoué. Il ne le montre jamais, il dit que ce n’est pas nécessaire car il l’a fait pour lui, et pas pour les autres. Il accepte seulement de dire qu’il a été inspiré par une amie, et qu’il lui a permis de se sentir bien dans sa peau alors qu’il n’y arrivait plus. Il était jeune à l’époque, pas encore majeur, mais pour lui ce n’est pas une erreur d’adolescent.

Parfois, Lola se sent menteuse.
Parfois, Octave se sent imposteur.

Quand elle rentre chez elle, dans son appartement vide, Lola s’enferme à la salle de bains. Elle allume fort la musique, et là, devant le miroir vieux et sale, les yeux dans les yeux, elle retire ses lentilles. Elle les nettoie et les range, lentement, avec amour. Puis elle attrape un grand coton qu’elle arrose de démaquillant, et elle enlève rouge à lèvres, liner, fard, khôl, mascara, tout en même temps, et pendant qu’elle prépare le deuxième coton, elle a le visage plein de noir et de rouge, on dirait un clown, on ne dirait pas elle et elle adore ça. Quand elle a terminé, elle enlève les boucles clinquantes, la montre fine, les bagues, le collier, et elle range tout dans le coffret à bijoux. Puis elle se déshabille, enlève son soutien-gorge et ses fringues moulantes, et reste nue dans la pièce froide. Enfin, toujours face au miroir, elle brosse ses longs cheveux flamboyants, puis elle jette la perruque au sol.
Et soudain c’est Octave devant le miroir. Ses yeux noirs brillent, il se retient de verser une énième larme, et ses cheveux, plaqués en tresses, pleurent des mèches sur ses joues et sa nuque. Une fois les chaussettes enlevées du soutien gorge, il ne reste qu’un torse droit parsemé de quelques pauvres poils, seul endroit qu’il ne s’épile pas.
Nu, Octave est bel et bien un homme. Nu, Octave ne peut plus être Lola. Nu, Octave est Octave, et Lola n’existe plus.
Mais vêtu, Octave est une femme. Vêtu, Octave peut enfin ne plus être Octave. Vêtu, Octave est Lola, et Octave n’existe plus.

Alors, souvent, Lola se sent menteuse, car elle n’a pas le courage d’avouer à ses anciens amis de la fac et à ses amis du bureau qu’elle n’existe pas vraiment, du moins pas toujours, et elle est incapable d’expliquer pourquoi elle reste éternellement célibataire, éternellement vierge, éternellement seule.
Et souvent, Octave se sent imposteur, car il n’a jamais eu le courage de dire à sa famille et à ses amis du lycée que Lola existe, beaucoup, tout le temps, et il est incapable d’expliquer pourquoi il reste seul, pourquoi il ne s’autorise pas à aimer, à vivre. Serais-tu gay, Octave, et trop peureux pour l’avouer, lui demandent les gens, as-tu peur que l’on ne t’aime plus ?
Non, répond Octave. C’est beaucoup plus compliqué, pense-t-il. Devant le miroir, le soir, quand il est encore un peu Lola et presque Octave, il se regarde, et depuis toujours il se demande, chaque jour, sans jamais trouver la réponse : « Qui de nous deux existe vraiment ? »

PRIX

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Mikael · il y a
Très émouvant. Merci.
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Romane Endell · il y a
Le texte est très bien menée et nous livre une réflexion juste et émouvante ! :-) Bravo !
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Bedoel · il y a
c'est remarquablement bien ficelé ,et c'est tellement émouvant. Une profonde réflexion sur l'identité . CHAPEAU
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RAC · il y a
J'ai été surprise par la fin et vous avez vraiment su trouver les mots justes. Portraitiste de talent, vous laissez le choix au lecteur de comprendre ce qu'il veut et votre texte fait passer plein de messages. BRAVO !
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Camaru · il y a
Très beau texte qui sonne juste. Bravo !
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Marie-Noelle Parade · il y a
Magnifique de sensibilité et de tendresse dans cette détresse quotidien d'une identité refoulée et sublimée. Merci
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Marie · il y a
Un beau texte généreux !
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Jarrié · il y a
Félicitations et voeux pour votre avenir.
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Chateaubriante · il y a
la salle de bains ; le bain révélateur de la douleur de vivre en ce monde trop plein de normalité, pas encore prêt à tolérer vraiment, même s'il se targue de modernité, d'avoir les idées larges ... il a le c... serré dès que vous l'effleurez de votre différence ; ils se met à juger sans même vous connaître et vous recale au ban de cette société, au nom d'une soi-disant bienséance, sans bienveillance aucune
merci et félicitations

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Patrick Gibon · il y a
magnifique portrait polysémique en yin yang, mouvement insaisissable, du très bel ouvrage qui méritait d'être au minimum remarqué!
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Patrick Gibon · il y a
partagé sur mon fachebouk!
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