Premier violon

il y a
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Écrire c'est pour moi tenter de s'aventurer jusqu'aux limites de l'imaginaire, c'est capter ici et là une part de son flux incessant pour inventer des mondes, des voyages en fixant des mots sur le  [+]

Je déteste la musique classique depuis qu’à l’âge de cinq ans on m’a collé un violon dans les pattes. J’ai enchaîné cours collectifs en maison de quartier, professeurs particuliers, stages de perfectionnement et des années de conservatoire jusqu’au conservatoire supérieur. Aujourd’hui à presque trente ans je suis titulaire d’un poste de premier violon dans l’orchestre symphonique de B. Tout ça parce que mon grand-père, ce clarinettiste frustré dans son jazz-band pourri, n’a pas réussi à percer comme musicien, ni à transmettre sa passion à ses enfants. Mon connard de père, qui n’a pas dépassé la première année de solfège, n’a pas été foutu de s’opposer à son propre père quand il a « estimé que j’étais doué pour la musique ». Pourtant, je suis sollicité dans le monde entier pour des exhibitions exceptionnelles ; personne dans mon entourage ne se doute de mon aversion pour la musique classique. Je télécharge du heavy-métal à l’insu de ma femme et je l’écoute en cachette.
Mon épouse est contrebassiste dans le même orchestre. Elle non plus je ne l’ai pas choisie, elle n’est pas vraiment moche, un peu boulote c’est tout. C’est la petite fille d’un copain à mon grand-père. A quinze ans, lorsqu’on me l’a présentée, je rêvais de m’engager dans les Commandos. Crapahuter dans la boue avec des mecs assoiffés de sang m’aurait empli de bonheur. Je m’imaginais aux bivouacs, sifflant des bières en me grattant les burnes avec les ongles noirs, à raconter des blagues salaces. Au lieu de ça je passe ma vie déguisé en pingouin, à me soigner les mains comme une gonzesse, à sourire en courbant l’échine devant un public de vieillards séniles. Chaque soir je trimbale la contrebasse de madame pour nous rendre à la répétition. L’instrument trop lourd lui donne mal au dos, elle a quand même la décence de tenir mon violon. Elle possède deux contrebasses. Enormes, droites dans le salon, elles défigurent tout l’appartement. Lorsque je me lève la nuit j’ai le sentiment d’être face à des cercueils d’où vont surgir des momies aux bandelettes poussiéreuses. Chaque jour, entre le travail personnel et les répétitions j’enchaîne cinq à six heures de violon. Toujours les mêmes œuvres avec les mêmes pièges, j’ai des douleurs insupportables aux cervicales et jusque dans le bras gauche.
Dans sa famille on est musicien depuis quatre générations, et tout le monde aime ça ! Je ne veux pas d’enfant pour ne pas lui infliger l’enfer que je vis au quotidien, alors j’évite toute relation sexuelle prétextant de vagues problèmes d’érection. Pour me soulager je vais aux putes. Le mardi soir on fait relâche avec l’orchestre. Dans les bars louches du quartier X de B. je revis. Je rencontre toutes sortes de paumés, des marins en goguette à moitié bourré. Après la fille Je bois quelques bières avec eux. Ils racontent leurs frasques dans les bordels du monde. J’ai un pote violoniste qui me sert d’alibi. Ma femme croit qu’on travaille des pièces de Brahms pour monter un orchestre de musique de chambre. Lorsque je suis en tournée à l’étranger je n’ai pas besoin de me cacher. Je pourrai très bien commander une call-girl à la réception, j’ai les moyens. Mais je préfère traîner dans les quartiers pourris des grandes capitales du monde, à rencontrer des largués dans la rue. Là je me sens dans mon élément.
Un mardi soir, en fin de virée, je n’avais pas envie de rentrer. J’ai trainé au comptoir d’un troquet peu recommandable. Le barista, sympathique malgré des manières un peu étranges, m’a offert un verre dans un lieu très select après la fermeture. Je lui ai fait part de mon étonnement au sujet de la clientèle exclusivement masculine, il m’a demandé si j’étais gêné d’être dans un bar réservé aux homosexuels. Passé le moment de surprise, je lui dis que ça ne me dérangeait pas. J’ai quand même revendiqué mon hétérosexualité. Il a souri. Notre verre terminé il m’a invité chez lui, je l’ai suivi sans réfléchir. José fait merveilleusement mieux l’amour que toutes femmes que j’ai rencontrées.
Un jour, quand j’en aurai le courage, il faudra que je parle à mon épouse, j’annoncerai à ma famille ma répulsion à jouer du violon ; leur dire peut-être aussi que je n’aime pas ma femme non plus, bien qu’elle soit gentille. Ou alors, un soir de Noël, devant la famille et la belle-famille réunies, je me ravagerai la main gauche avec un couteau à huitre, en visant les tendons du poignet pour en finir avec mon calvaire. Ou encore, je m’engage dans la Légion Etrangère. Le changement de nom suffira pour qu’on ne me retrouve pas. Seul José saura où me trouver.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Cinglant mais bien construit ; on croit au personnage et à cette aigreur en crescendo avec le temps ! A+++
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RichardTri · il y a
Merci beaucoup
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Frédéric Bernard · il y a
Un texte bien mené au cours duquel on découvre un personnage étrange, à la fois aigri et amusant, qui donne l'impression d'avoir fait les pires choix possibles dans sa vie : tous ceux qui entraient en contradiction avec ses goûts et sa personnalité. Le texte s'ouvre sur des perspectives assez extrêmes, le personnage ne semble pas prêt à parler mais plutôt à rompre pour de bon avec son ancienne vie.

L'ensemble est bien écrit et se lit très facilement. Je vous recommande un saut de ligne entre les paragraphes, je trouve que c'est un plus pour la lecture selon moi.

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RichardTri · il y a
Merci beaucoup de votre passage ainsi que pour votre conseil.
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Julia Chevalier · il y a
j'ai adoré être bousculée pour votre texte à contre courant des conventions. Bravo
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RichardTri · il y a
Merci
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Marie Guzman · il y a
je crains que la soirée de Noël ne se passe pas au mieux après les quelques révélations tonitruantes à venir ... La vérité toute nue comme violon d'Ingres ? sourires
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Utilisateur désactivé · il y a
Une très belle histoire narrée avec délicatesse ! Bien maîtrisée j'aime beaucoup ! Bravoo ! Je m'abonne à vous !
Veuillez découvrir ma "Caverne" (catégorie des nouvelles. Une petite histoire écrite en vers, et si cela vous plaît de voter !)
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Alixone · il y a
Une belle découverte sur votre page.
Si vous aimez la poésie, je vous invite à lire mon texte "en une"...;

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Claudine · il y a
Le tumulte de la vie!
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RichardTri · il y a
Merci de votre passage
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Nadine Gazonneau · il y a
Excellent TTC sur la pression parentale. Il est vrai qu'entre violoniste et militaire il y a un grand pont à traverser. Mon vote avec plaisir. Je vous invite à découvrir *le grand noir du Berry* en finale du prix haïkus. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Keith Simmonds · il y a
Un beau récit bien écrit sur le problème de l'influence familiale ! Bravo !
Mon vote ! Une invitation à soutenir “Bonheur des enfants” si vous l’aimez !
Merci d’avance et bonne soirée !

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Pascal Depresle · il y a
Bravo pour cette histoire et cette écriture qui nous porte. Si le cœur vous en dit mon univers est grand ouvert pour vous y promener.