Pour Hugo, corps et âme

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Pourquoi on a aimé ?

Un texte sincère, qui prend aux tripes et qui dresse sans prendre aucune pincette le portrait d’un taulard. De l’énergie, de l’audace… Bref

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Victor Hugo. Putain de nom, puisqu'ici, personne l'a lu. Mon ter ter, je lui ai pas toujours fait du bien. Ca m'a valu la taule et quelques ecchymoses au visage. Pas une balle dans la tête, faut pas chier dans la colle, on n'est pas dans une Favela de Rio. Faut arrêter de croire à ce que raconte TF1. Mais des gardes à vue, des comparutions immédiates, tout ça pour quelques kilos de shit Marocain, oui. Justice expéditive, libéralisme à géométrie variable.
Mon territoire, qui sent la mauvaise essence de bécane, la sueur de footeux, et la merde de pitt bull, on peut pas franchement dire que je l'aime. Mais la jeunesse, on a kiffé quand même. Les canettes de Coca, qui font grossir les pauvres, les Kébabs, qui bouchent les artères de prollos et filent la chiasse, l'illusion de la liberté quand on grimpait sur des œuvres d'artistes contemporains de la rive gauche pour faire des doigts aux flics en bouffant des dragibus. Mais en grandissant, le ter ter c'est devenu notre deuxième prison, puisqu'on passait pas mal de temps dans la première, la vraie, celle des miradors et des matons.
L’entrée à Fleury a été rude. Sale endroit, où les querelles de territoire, à l'extérieur, rendaient la vie dedans pas possible. Les promenades trop violentes, à cause des cinglés prêts à te suriner si tu leurs lâche pas une cibiche. Fils de putes. La daronne a choisi de passer l'arme à gauche, pile quand j'étais pas là. J'ai raté la mise en bière. Deuil impossible. Alors, quand t'as plus rien que du mauvais teush qui sent le cul de taulard pour survivre au pire qui peut arriver à un homme, t'as plus que deux choix. Éclater ta gueule contre un mur si fort que tu rejoins ta vieille reum au paradis des prévenus, ou te dépenser à faire péter ta musculature et ton palpitant. Au jour 1, j'ai arraché mes triceps, à claquer des pompes comme un malade dans les 9 mètres carrés de ma cellule. Le camarade, un gars des Mureaux, a dû appeler les matons pour m'arrêter. J'lui en veux pas.
Mon territoire, il était là, au parloir. A m'apporter des Grecs moisis, des Royal Cheese froids et du Tropico au diabète. Jusqu'à ce que Jean-Louis passe sa vieille gueule cassée, son seul œil restant, et ses vieux bras encore lourds, en face, pour me causer.
"Entraîne toi, fils, fais du shadow*, t'es pas vieux, et t'en as encore dans les tripes".
Jean-Louis, c'est le coach de la salle de boxe de la ville, où les rêves s'écrasent comme un nez de vieux boxeur sur un crochet du droit. Je dis ça de la salle depuis ma dernière défaite, un K-O sale face à un pro contre lequel j'ai fait le mariole, dans un sparring** pas maîtrisé, un lendemain de cuite à la Vodka-Coca, en bas de la tour Z, avec Rachid, qu'est musulman quand ça l'arrange et qu'il a claqué tout son RSA dans le shit et c'est pour ça qu'il peut plus picoler. Putain de crochet au foie, j'ai gerbé sur le ring et ils ont dû en chier pour nettoyer les cons. Petite vengeance. Il était trop fort pour moi, ce champion d'Europe.
"C'est rien", qu'il disait, Jean-Louis, avec son œil. Parce qu'il cause avec l’œil qui lui reste, Jean-Louis, depuis que l'autre est resté dans une poubelle d'hosto, à cause du décollement rétinien de son dernier combat. Il a perdu la vue à droite, alors il a une langue dans l’œil gauche. C'est chelou dit comme ça mais wallah, c'est vrai. "Tu passeras pro quand tu seras prêt", qu'il m'avait dit aussi.
Mais j'ai pas compris la leçon, alors, la salle, on m'y a pas revu. J'ai fait un peu de cash comme on fait ici, puis paf, au gnouf, l'espoir de la boxe locale. "J'ai honte, au quartier", qu'elle me disait, la mère, quand elle pouvait encore venir me voir, avant les tubes dans le pif, c'est ma sœur qui m'a raconté, des larmes contenues dans les yeux.
21. C'est le nombre de fois où j'ai gagné. En compétition, et tout, avec des arbitres, même si souvent ils ont pas trop eu leur mot à dire parce que trois fois trois minutes, comme c’est la règle en amateur, c'était trop long pour les mecs en face. J'étais putain de fier, quand leur trombine rebondissait sur le sol. J’étais vraiment bon, court, râblé, mais agressif. J’avais ça dans le sang, les coups à rendre, souvenirs d’un daron qui préférait le Jack Daniel’s à ses gosses. Les potes disaient « Petit Tyson ». J’aurais préféré « savonnette violente », mais pour la street cred’, c’était moyen, alors je l’ai jamais dit.
56. C’est le poids auquel je boxais. Les coqs, comme ils disent dans le jargon. 22. C’est, en années, le temps que j’ai passé dans le tieq. Les boxeurs sont des putains de comptables. Ils comptent tout, les calories, les rounds, les kilos, le temps de course de fond, de fractionné, toutes ces merdes qui brûlent à l’intérieur mais qui endurcissent le corps et permettent de caler le coup qui va sonner le gusse d’en face parce qu’il a moins bien compté. A l’école, y’a qu’en maths que je m’en sortais, quand j’y allais encore.
J’ai fini par sortir de Fleury. Retour dans la turne familiale, sans la daronne. 52. C’est l’âge auquel le grand barbu, le prophète, Dieu, Allah, shiva (qui doit bien boxer avec ses dix bras de poulpe) ou qui vous voulez d’autre parce que je suis tolérant a décidé qu’il avait plus besoin d’elle que moi. Je me suis mis en tête qu’il fallait que je boxe autant de fois qu’elle avait vécu d’année. Me demandez pas pourquoi, c’est dans ma tête, et quand j’ai un truc en tête, on peut pas me l’enlever. C’est comme ça.
Jean-Louis serre ma pogne comme si c’était la dernière fois, à deux doigts de faire sauter mes phalanges parce qu’il est encore costaud, ce con, quand je pointe ma gueule à la salle. Il me postillonne dessus au sac. « En haut, en bas, plus vite ». Avant, ça m’emmerdait. Là, j’aime bien. J’ai un but, je veux qu’elle soit fière, la mère, de la haut, et j’ai à montrer au quartier que j’suis pas qu’un putain de prévenu.
Je redécouvre le quartier, je tourne autour quand je fais mon « roadwork » et j’me suis fait pote avec les rats qui cherchent à becter. Comme nous tous ici.
Y’a qu’entre les cordes, qu’on compte plus rien, nous, les boxeurs. Parce qu’on prend des pains dans les chicots et qu’on peut se la jouer bonhomme tant qu’on veut, les coups, c’est pas une nourriture viable, et j’m’y connais en nourriture pas viable puisque j’ai souvent bouffé à l’Istanbul. C’est mon premier combat pro. Jean-Louis a décrété que j’étais prêt, je sais pas pourquoi, ça doit être son œil qui parle qui lui a dit dans l’oreille. En tribune, les potes gueulent « Hugo, Hugo ». Je l’ai lu, au placard, Victor Hugo, le truc avec l’autre enculé de Ténardier, là. Celui-là, il me fait penser à tous ces connards qui faisaient faire le ménage à ma daronne, dans les burlingues des fils de pute de la Défense, mais je m’égare, ça m’énerve, et là, le mec en face, il cogne sec et j’ai plus d’air dans les éponges alors faut que je me concentre.
« Fais le, gamin, assomme ce type, t’as ce qu’il faut. Fais le pour notre quartier, pour tous ses fils de chiennes paumés qui savent pas quoi foutre de leurs pattes de crabes baveux. Fais le pour ta daronne, qu’en a chié d’être né dans cet endroit merveilleux et dégueulasse ». C’est ce que dit l’œil de Jean-Louis, quand je regarde dedans, à la minute de repos.
Alors, j’y retourne, corps et âme, comme disent les bourges. J’y retourne et je cogne, puis je bouge. Jab, direct, esquive rotative. Crochet droit face, crochet gauche foie. Tombe, frère, là, pour moi, c’est l’heure de se relever. Je veux la lumière des néons crasses, l’arbitre qui lève mon bras, les frangins qui braillent mon blase et tout le reste. Mon quartier, ma reum, et tous les autres, ils peuvent enfin être fiers. Il me reste 30 combats pour devenir champion du monde. Pour mettre la cité Victor Hugo sur une autre carte que celle de la délinquance. Pour rendre hommage à l’endroit, en somme. J’ai pas fini de compter.
*Le shadow boxing consiste à boxer contre son ombre.
**Un sparring est un combat d’entraînement.
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