Odyssée du fric

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Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire au lieu de photographier. A chacun sa passion. Ecrire pour se souveni  [+]

- Il y a dix ans, vous vous en souvenez, paraissait un petit ouvrage de presque cent pages, écrit par un jeune homme de presque cent ans, qui inspira de nombreux mouvements en Espagne, en Grèce, en Israël, aux Etats-Unis. Vous en étiez, vous faisiez partie de ceux qu’on appela Les Indignés, vous avez occupé les places des capitales pour réclamer la justice sociale, la fin des dictatures financières, la réduction des inégalités. Mais votre agitation n’a servi qu’à alerter les puissants sur la capacité de nuisance de ceux qui n’ont rien à perdre. Ils ont renforcé leurs défenses. Mes amis, l’indignation n’est pas un soulèvement, ce n’est qu’un sentiment ! Il est temps de passer à l’action ! Lançons l’opération Odyssée du fric !

Celui qui avait initié la réunion virtuelle sur Framatribe, plateforme libre qu’il avait lui-même créée, se faisait appeler Hiv, de Pantin. Toutes les webcams devaient être déconnectées pour garantir l’anonymat. Dans les vignettes qui s’affichaient de plus en plus nombreuses sur l’écran apparaissaient d’étranges pseudos : Mers de Beyrouth, Sras de Shanghai, Ebola de Kinshasa, Zika de Rio, Chikungunya de Tanzanie, Choléra de Port au Prince, Peste d’Oran, une icône à frimousse ronde et au nez camus, Tuberculose de Calcutta, et Covid de New-York. Un autre Covid apparut, de Milan, puis un troisième, de Madrid, hirsute, en pyjamas.
Hiv s’interrompit pour rappeler les règles aux retardataires : pas de webcam, s’il vous plaît, et pas de doublons dans les pseudos, sans quoi on ne pourra pas attribuer les rôles.
- Okay, fit l’Espagnol, je prends Covid 19.
- Et moi Covid 20, renchérit l’Italien dans un anglais de sauce tomate.
- Bien, reprit Hiv, nous sommes une bonne dizaine, déterminés à passer de l’indignation à l’action. C’est le moment rêvé pour s’immiscer dans les banques et les multinationales qui font circuler sur la Toile leurs données confidentielles. En quelques clics et deux ou trois réunions Zoom infiltrées, nous deviendrons les maîtres du monde !
- Mais, protesta Zika, ce n’est pas ce que nous voulons !
- Elle a raison, dit Ebola, notre objectif c’est la justice sociale, la redistribution des richesses, pas le pouvoir.
- Robin Hood, écrivit Covid sur le « chat », suivi d’une ribambelle de smileys.
Son intervention fut immédiatement likée par six ou sept participants. Hiv reprit la parole :
- J’aimerais pouvoir vous expliquer mon plan. Puis vous me direz ce que vous en pensez, okay ?
Tous les hackers levèrent un pouce virtuel.
- Bien. Ma théorie, c’est un pour cent d’un côté, quatre-vingt-dix-neuf de l’autre.
Les points d’interrogation fusèrent.
- Je m’explique : un pour cent glané sur les avoirs de chaque banque et de chaque entreprise où nous aurons pénétré, que nous distribuerons à quatre-vingt-dix-neuf familles dans le besoin. Incognito, par des transactions en ligne de compte à compte. L’argent, en ce moment, c’est ce qui voyage le plus vite.
Chikungunya demanda la parole.
- Idée brillante, Hiv, mais comment verser l’argent à ceux qui en ont le plus besoin et qui n’ont justement pas de compte en banque ?
- L’argent fera escale sur une île paradisiaque, Bahamas, Fidji, Samoa, Seychelles. Je vous envoie la liste par courrier séparé. En temps voulu, vous le rapatrierez et le distribuerez avec les moyens du bord.
- Tu oublies, fit Covid 19, qu’on ne peut pas se déplacer.
Covid 20 l’Italien approuva :
- Moi je ne préfère pas utiliser un compte perso, faudrait pas qu’on nous confonde avec la mafia !
- Pas de panique, répondit Hiv qui avait pensé à tout, l’argent sera transféré sur un compte crypté en attendant la fin du confinement.

Restait à discuter des détails et du rôle que chacun jouerait dans ce vaste hold-up ni plus ni moins virtuel qu’une transaction boursière.

Le 1er mai à 5h00 du matin -heure de New-York-, les confinés rêvaient encore ou s’apprêtaient à dormir enfin, un pour cent des avoirs de quinze banques et des vingt plus grosses compagnies disparut. On se garda de prévenir les médias pour ne pas perdre la confiance des clients. Le trou serait vite comblé.
Le 15 juin fut annoncée la fin du confinement mondial. Les affamés qui sortaient d’un jeûne plus long que celui du Ramadan, à Dar El Salam, à Calcutta, à Oran, à Kinshasa, à Port au Prince, à Rio de Janeiro, trouvèrent au seuil de leur taudis, livré par drone ou par tuk-tuk, un sac de toile rempli de billets.
S’ils utilisèrent cet argent pour faire la fête ou des provisions, pour rembourser leurs dettes ou pour marier leurs filles, cela ne nous regarde pas.
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Firmin Kouadio · il y a
Votre plume est captivante et vraiment plaisante à lire. Je l'avoue.