Ne surestimons pas la nuit

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"Toute vie n'est qu'un poème, un mouvement. Je ne suis qu'un mot, un verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant " Blaise Cendrars  [+]

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Ne surestimons pas la nuit.
Elle ne vaut que par notre capacité à l'imaginer plus grande qu'elle n'est.
Sans nous, elle n'est qu'une moribonde.
Elle dépend de notre générosité.
À l'habiter.
À prêter à son grand vide des lueurs et des exploits.
Nous ne dormons peut-être pas, mais elle si. Insolemment. Sans trêve et sans repos.
Nous seuls pouvons la réveiller, l'animer, la rendre belle.
C'est ce qu'avait compris Hermann.
Hermann peint. Il n'a pas d'autres occupations. Pas d'autres manières d'être lui-même.
Hermann peint la nuit. Une peinture de la nuit, pour la nuit et par la nuit.
Une peinnuit. Une nuiture. Du vrai nuitart.
Il est huit heures. Il fait déjà nuit depuis quelques heures. C'est l'hiver.
Hermann marche. Dans sa lourde sacoche en cuir, il a ses mille dernières aquarelles.
Toutes parlent de nuit. Les mille nuits qu'il a passé à déambuler dans les rues de la ville pour la lumière parfaite, le visage dérobé, la petite échoppe encore ouverte. Mille nuits qu'il erre à la recherche de la beauté insoumise des réverbères et des étoiles d'hiver. Il a froid. Brême est la reine des neiges. Il a peint des oiseaux sur l'Hilferdingplatz, des rues désertes devant la rivière et même le givre qui se forme sur les toits ; des enfants qui jouent à la marelle et des jeunes qui vomissent dans le caniveau. Les quartiers rouges et les quartiers verts. Les guirlandes de Noël et les coupes de vin chaud. Les grands colliers d'or d'une femme de Vienne et les menottes d'un bandit de Bavière. Il a même peint le reflet de la lune sur la patinoire du Kaiser.
Ce soir, il peindra la ville pour la mille et unième fois. Il y est presque. Il traverse l'avenue Dasein mais la voiture ne l'a pas vu. Les pneus crissent. Hermann est projeté par le choc. Son sac vole, ses mille feuilles s'éparpillent dans la rue. Il neige.
Dans le bar d'en face, un jeune homme sort son téléphone et prend une photo de la scène.
Elle est un peu floue, impressionniste même, comme celles que peignait Hermann. On y voit la nuit terrible de décembre, les rayures de glaces sur le sol ; des taches ocre sur le passage piéton et des feuilles de Canson qui volent.
Si les images pouvaient parler, on entendrait les sirènes de l'ambulance encore lointaine, l'indifférence des passants, et même, très loin, la douce voix de Shéhérazade.
Ne surestimons pas la nuit.
Qu'on la dépeigne, qu'on la peigne ou qu'on la prenne, elle restera indifférente à nos destins fragiles et à nos âmes d'enfants.
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