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Naphtaline, la sorcière

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Pierre Lieutaud

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Il était une fois, ou deux, ou trois, parce que des choses pareilles arrivent un peu partout, il suffit pour ça d’un ou deux vieux disparus et d’une penderie fermée à clef depuis longtemps, il était une fois donc, dans le cas qui nous intéresse, une sorcière d’une méchanceté incroyable, capable de déchiqueter d’un coup de baguette magique un chien qui aboie, un chat qui miaule, un bébé qui crie et même un homme qui se tait mais dont la tête ne lui revient pas.
Une malfaisante tout azimut qui avait montré le bout de son nez quand John avait ouvert, le jour ou il trouva la clef par hasard au fond du grenier, la penderie qui dormait derrière ses grandes portes fermées depuis si longtemps qu’elles semblaient des peintures en trompe l’œil. Il voulait voir ce qu’il restait d’eux et comment s’habillaient ses aïeux.
Pourquoi cette sorcière était là, mystère. Mystère et boule de gomme ou boule d’antimite d’une penderie remplie à ras bords de vieux habits de grands pères et grands-mères disparus depuis longtemps qui avaient laissé derrière eux le silence total et cette petite saloperie malfaisante à l’odeur de naphtaline pendant que le souvenir de leur passage sur terre s’effilochait avec leurs manteaux, leurs robes, leurs étoles, leurs chaussures embauchées au vernis écaillé.
Quand John avait ouvert la penderie, la sorcière était aussitôt sortie en écartant deux robes à fleurs qui sentaient le vieux printemps, la moisissure et la sueur de grand-mère. Mais des traces seulement, c’était si vieux, soixante ans. La grand-mère se faisait un malin plaisir de pousser devant elle en dehors de la penderie la sorcière qu’elle avait fabriquée avec son odeur de vieille grand-mère accrochée dessus.
Elle avait eu le temps. Elle avait mis dedans ses haines cachées, ses bouts de vie ratées, ses jalousies chauffées à blanc depuis tant d’années d’enfermement à tourner sans cesse entre les porte manteaux, les boites à chaussures, les boites à chapeaux et toutes ses odeurs aussi accumulées au fil du temps : les aigrelettes des lâchetés, les fortes et lourdes des peurs, les piquantes des haines, et tout ça avait imprégné les brins de fils arrachés, les morceaux de dentelle, les débris de drapages, les déchirures de velours, les lacets entortillés et fait de cet embrouillaminis malodorant un embryon de sorcière.
Et puis, au fil des années, par couches successives, d’abord un bout de chapeau, un vieux bord de borsalino et puis un morceau d’aigrette embrouillé dans une voilette et pour finir du taffetas, du serge blanc, du lin et des morceaux de calicots s’étaient agglutinés autour et une sorcière était née : Naphtaline.
Et que vous le croyiez ou non, les idées de la vieille grand-mère bourdonnaient au milieu de tout ça, des phrases autoritaires, des coups de pied au derrière...
« Naphtaline, je ne le dirai pas deux fois, fais ce que je dis et n’attends pas ».
Un bloc de vengeance de vieux, des gammes sans fin de méchancetés Imbibées d’odeurs du passé qui en faisaient une poupée repoussante et déchainée.
« Naphtaline, ton rôle est simple, ta mission claire, ton objectif limpide et lumineux. Tu vas me venger du passé et empêcher d’être heureux tous les gens de la terre, ces gueux...»
Et depuis, quand le temps est glacé, Naphtaline éteint les feux de cheminée, quand la tristesse vous prend, elle fait passer à la télé des films pour vous faire pleurer, quand vous marchez sous la pluie, elle fait s’envoler les parapluies, elle détraque les pendules pour vous faire rater les trains, quand vous avez trouvé l’amour et que vous parlez de toujours, elle balance la jalousie, les doutes, les non dits. Elle est capable aussi, comme la fée carabosse, de pulvériser en riant vos voyages de noces, et quand vous vous sentez bien, elle envoie trente six douleurs pour que vous ayez mal et peur.
Moralité :
Il ne faut jamais ouvrir les placards de vieux souvenirs. Les sorcières du temps passé, endormies dans la naphtaline, attendent que les portes s’ouvrent pour aller punir les vivants d’être encore en vie, simplement....

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Jojo · il y a
belle histoire
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Patricia Burny-Deleau · il y a
J'ai bien compris.
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Lolanou · il y a
oh la vilaine !
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Eliza · il y a
Il fallait y penser ! Très sympathique ce conte moderne avec une belle phrase de conclusion.
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Duje · il y a
OK , pris note !
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Philippe Barbier · il y a
Belle histoire
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Louisa · il y a
La fée naphtaline ne résiste pas au bon air du printemps à condition d'ouvrir grand portes et fenêtres. Mais est- bien utile laissons la passé dormir dans son placard et ne gardons que les bons souvenirs. Beau texte
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Brune Hilde · il y a
Formidable merveilleux et réjouissant, ce voyage au pays des étoffes de la mercerie, des odeurs, des souvenirs. Bravo! Vous avez égayé ma journée et je vais en profiter. Pourvu que personne ne la prévienne, et que ce sourire sur mes lèvres reste encore un peu accroché!
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Didier Poussin · il y a
Seulement ouvrir une porte ....
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