Naissance des Hommes tristes

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Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Ils sont apparus ainsi, sans trop savoir comment, sans vouloir savoir pourquoi, dans un nuage de fumée créé par une cigarette mal éteinte sur son cendrier. Dans ces particules de matières en suspension mal-aimé par la nature, il y en avait qui regardaient l’espace avec des yeux hallucinés de par leur état d’âme. Elles rêvaient, elles qui n’étaient que fumée, chose la plus indécente que l’on puisse être, aux diamants qu’elles ne deviendraient jamais. Ont-elles pleuré leur consistance, pauvres matières qui ne cherchent jamais à comprendre ? Illusoire de penser que c’est de sa faute, puisque de toute manière elle n’a jamais été créée pour devenir une telle chose. Un indomptable qui reflète, éparpille et transforme la lumière. Elles ne sont que de la fumée qui se contente de revêtir un brouillard au monde pour que l’on puisse douter. Homme triste, je m’adresse à vous avec tout l’amour que le temps a créé entre nous. J’ai eu l’occasion de vous observer, parfois, ou souvent j’ai été vous. Et pourtant, de ma main je vais dissiper la fumée dans l’air, d’un geste laid, sans aucune considération. Pour la simple raison que je ne peux plus vous regarder sans rien faire. Dire que je vous aime serait réducteur, je vous vénère, je vous admire, car la fumée recèle une beauté que le diamant n’aura jamais le droit que de rêver. Elle peut mourir sans crier.
- AHH !
La petite fille triste pleure.
- Tais-toi Ana, arrête de pleurer !
- Mais comment puis-je faire cela Graziella...mes larmes se déversent comme un torrent effréné de mes yeux sans que je ne puisse les contrôler. Elles pleurent ma triste destinée, que rien...non rien dit-elle en un souffle n’a pu empêcher.
Graziella hausse un sourcil tout en regardant sa petite sœur, dont la tirade avait été si bien jouée, qu’il n’aurait manqué que les applaudissements d'un public conquis. Finalement, elle se lève de façon précipitée de sa chaise et vient tirer le bras de sa sœur qui se trouve affalée en travers du canapé.
- Aller Ana ! On se lève ! J’ai une idée, viens avec moi.
Graziella tente de la mettre sur son dos. Ana tombe à moitié sur le sol, ce qui provoque ses rires. Graziella arrête son manège et dit en mettant les mains sur ses hanches, accompagnée d’une voix pédante de vieille maîtresse d’école :
- Alors on passe du rire aux larmes. Comme ça ! C’est très mauvais pronostic madame. Ah non non, très mauvais.
Ana la regarde avec de grands yeux ronds d’enfant, dénués de toute tristesse. Remplis de milliers d’étoiles. Ses magnifiques regards qui brillent. Un splendide éclat de rire sort de la gorge d’Ana, et vient contaminer sa sœur aînée. Ce son lui ravit l’âme, et lui fait oublier tout son tintamarre. Graziella prend la main de sa sœur et la relève.
- Lèves-toi Ana, il y a trop de lumière pour penser à pleurer.
- Ce n’est pas une question de lumière Graziella
- Alors c’est quoi ?
Un sourire se dessine sur ses lèvres. Ana rit. Graziella fixe son visage recouvert de taches de rousseur. Ces grands yeux marrons, les reflets de ces cheveux tirant vers le roux. Elle pousse un soupir. Tout cela n’est qu’un souvenir. Il provient de son imagerie. Qui devient parfois incontrôlable... Et les images se mélangent, se déconstruisent, se ramifient.
- STOP ! STOP, s’égosille la jeune Graziella.
Cette fois, c’est elle qui gémit, qui pleure. L’image qu’elle voit est horrible, sans retour, figé et perdu dans l’adiabatique. Elle met ses mains devant ses yeux, comme dans les cauchemars des jeunes enfants. Mais ça ne sert à rien. Soudain, l’image change. C’est la vision de petites silhouettes dans une chambre. Elles s’endorment. La lumière s’éteint et l’aube arrive à une vitesse peu respectueuse de l’espace-temps. Les jours se confondent et une succession d’images parviennent à Graziella, qui les savoure toutes. C’est Ana qui dort en face de son lit. C’est elle, qu’elle voit chaque nuit avant de s’endormir, et chaque matin avant d’accepter de vivre. C’était son repère, elle faisait partie de ses rêves, et d’elle.
Le lit est vide aujourd’hui et c’est inacceptable.

Tout à coup, Achille tire Graziella de ses pensées. Il est assis sur le canapé face à elle. Graziella le contemple et lui affronte son regard, sans tressaillir. Elle ne peut s’empêcher de baisser ses yeux sur la main d’Achille. Il tient un verre rempli de vin. Elle réfléchit puis lui demande d’un ton neutre :
- Comment as-tu commencé à faire ça ?
- À faire quoi ?
- Tu sais très bien de quoi je parle.
Achille sourit, mais ses yeux restent inexpressifs :
- C’est vrai que tu es bien placé pour me poser ce genre de question.
- Tu ne sais pas dit-elle en se retournant.
- Non Graziella, je ne sais pas.
Graziella décide d’ignorer et part poser son manteau dans le couloir. Elle ouvre l’armoire et l’accroche à un cintre. En refermant l’armoire, elle a un sursaut en voyant une ombre imposante cacher la lumière. En reconnaissant Achille elle pousse un grand soupir :
- Tu m’as fait peur idiot !
- C’est à cause de Tristan.
Graziella écarquille les yeux sous la surprise.
- J’ai commencé lorsque ma tristesse était devenue incontrôlable. J’étais devenu un néant de motivation. Le vide les aspirait. L’angoisse, la terreur était trop forte. Et la lassitude de me battre pour les gérer était apaisée par l’alcool. Perdre mon frère...était incompréhensible. Je ne savais pas contre qui être en colère. Et je ne sais d’ailleurs toujours pas dit-il en secouant la tête. La tristesse est la pire émotion qui soit. Seul l’alcool l’a fait taire chez moi.
- Pourquoi me dis-tu cela ?
- Parce que je n’ai jamais supporté le silence, dit-il tout en souriant cette fois sincèrement.
L’expression du visage d’Achille contamine quelques instants Graziella qui se reprend très vite en se dirigeant vers la cuisine. Achille la suit. Il s’accole à l’entrée de la porte et attend.
- Et toi ? Pourquoi tu as commencé ? Lui demande Achille.
- Pourquoi me demandes-tu cela ?
Elle le pointe du doigt et hausse la voix :
- Pourquoi me demandes-tu cela ?
Achille a un mouvement de recul.
- Je sais ce que tu es en train de faire petit. Tu sais déjà l’histoire. Tu sais déjà ce que tu veux me faire dire. Tu es tellement lâche et stupide, que tu es prêt à invoquer ta pauvre famille, tes « douleurs » pour expliquer tes faiblesses. Mais je sais qui tu es moi. Je sais que tu buvais déjà avant. Je sais que tu étais triste déjà bien avant. Ils ne sont que des excuses. Tu as toujours été faible et tu le resteras toujours.
Achille a ses lèvres serrées, face au doigt menaçant que Graziella pointe sous son nez. Elle n’a pas complètement tort. Mais elle n’a pas complètement raison. Il part dans le salon, récupère le verre qu’il vide d’un coup, et s’en va vers son lit tout en emportant la bouteille pas encore vide. Graziella regarde tristement le salon au canapé vert. Elle y perçoit les lacunes de l’espace, l’air fragile, la diversité de consistance des particules de matières qui a leur façon sont en mouvement, mais qui ne respecte pas, sans qu’on ne le sache, les mêmes lois du temps. Elle ne peut s’empêcher de retenir son cri qui explose comme s’il débordait de sa bouche. Ses genoux s’affaissent et son visage devient rouge. Achille alerté par le bruit va voir à la porte Graziella, mais ne s’approche pas. Elle sent sa présence, mais ne le dit pas.
- Ana...Ana....
Les lamentations de la vieille femme résonnent à tous ces âges, à tous ces moments de vie dans ce salon. Ana avait toujours été ici. Dans ses mots, par la force de ses pensées, dans ce vin où elle se noyait. On n’accepte jamais l’absence. On apprend à le supporter, aussi bien que possible. Mais souvent, c’est difficile. Et cela devient du gâchis. Ça ne donne à personne l’envie de le regarder, ou même de le lire. Mais cela nous fait comprendre les intentions. La fumée se dissipe. Elle est partie sans un bruit. Pour l’heure, nous pouvons pousser la porte de ce salon, car il n’y a plus rien à voir...
Nos yeux sont fermés...il fait noir.

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Brandon Ngniaouo · il y a
Une belle plume. Bravo à vous, et bonne continuation.
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Fodé Camara · il y a
Bravo Sandra ! Un texte bien savourant. Vous avez mes 5 voix.
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mamadou Thianna · il y a
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Ozias Eleke · il y a
Belle plume Sandra. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred
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Léon Lokola Lokata · il y a
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Léon Lokola Lokata · il y a
Bravo, tu as ma voix. Vas aussi voter pour moi à ce lien
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Jean Calbrix · il y a
La disparition d'Ana, une tragédie que rien ne peut effacer ! Bravo, Sandra. Vous avez mes cinq voix.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire un tri-triolet en compétition printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-rose-la-bouteille-et-le-baiser
Bonne journée à vous.

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Yveson Pascal · il y a
Bravo
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Yveson Pascal · il y a
C tres tres bien , tu as mes voix ! je t’invite a lire l'œuvre Mille nuits dans les égouts https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mille-nuits-dans-les-egouts