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Mon rêve à la mer s'en va

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Farida Johnson

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Il y a longtemps...

Le dernier soir des rossignols,
Le jeune roi dormait
A sa gorge une artère battait,
Offerte
Ses vulnérables clavicules,
Offertes
Le haut de sa poitrine si nu après la défaite
Sa grande armée que de folie il avait habillée
Sa grande armée sur des navires embarquée
N’était plus
Défaite
Au soir, le dernier des rossignols, la mer se parait
Des cadavres, rubis sur sa peau fripée, des jeunes hommes
Que le roi avait trompés
Une grande victoire ! Tous se souviendront des Perses et
D’Athènes
De la folie du roi oui !
De la mer enchainée et fouettée, du pont imitant la terre
Et des grands Dieux furibards
Le jeune roi dormait et la vieille mère veillait, honteuse

A quoi rêve Xerxès maintenant ? Certains rêves s’échouent sur les rivages de Psyttalie, hélas.

La vieille mère se souvient.

Mon rêve à la mer s’en va. Mon enfant a dit.
Enfant, enfant tu vogues et tu rêves tout au bord de l’eau qui chatoie, tes petites mains abandonnées sur le sable noir liquide, les yeux noyés de noirceur lumineuse.
Puis tu dis, où vont nos rêves, en fait ?
S’ils vont à la mer, deviennent-ils vivants, girelles de méditerranée, charmants et colorés, baleines ou orques, grands rêves fleuves, et monstres marins cauchemars ?
Si c’est au ciel qu’ils montent, tout doucement, fluides et aériens, à peine sont-ils nés, sont-ils les nuages blancs et mousseux et glacés, ou noirs et féroces, instables et coléreux, déchirés par l’épée de la foudre, effilochés par les grands vents ?
Si c’est en terre qu’ils s’enfouissent, désespérés de n’être que des rêves, sont-ils rochers, sables, montagnes et grands glaciers accidentés, fleurs fripées, herbes courbées, arbres aux branches élevées ?
Et puis, si c’est au feu que je les jette, sont-ils la flamme qui danse ou la braise ? La chaleur ?
Est-ce que je peux voir mes rêves ? Les toucher ?
Pourquoi, au matin, ma tête les efface ?
Pourquoi me dis-tu « alors on rêve ? », en souriant comme si ce n’était pas bien sérieux ?
Pourquoi aussi « ne rêve pas ! » comme si c’était un peu honteux?

Je pourrais, moi, rêver de la grande mer bleue qui dort au pied de ma fenêtre et dont l’ample respiration me dit que je suis au monde. Je naviguerais sur les beaux bateaux voilés de blanc vers les pays jaunes et dorés dont l’odeur parfois m’arrive aux narines. Et la voix aux oreilles. Car j’entends, vois –tu, la musique rythmée et mélancolique de ces lieux anciens où les femmes superbes, longs cheveux noirs dénoués dansent pour des hommes au visage taillé dans le cuir de la rudesse et de la fierté. Posant le pied sur ces terres de sable et de rocailles que la lune écrase parfois de son disque énorme, je parcourais un long chemin et ne reviendrais plus te voir.
Je pourrais être aussi le plus grand amoureux que la terre ait porté. Ma beauté serait racontée et mon nom deviendrait légendaire! J’aimerais toutes les femmes et leur ferais connaître la passion éclatante qui mangerait leur âme et leur corps abandonnés. Je serais infatigable, insatiable et terrible ! Mon nom ferait fuir les frileuses et les timides. Seules les plus courageuses pourraient m’avoir car mon amour les dévasterait comme une furieuse tempête et ne laisserait d’elles que quelques lambeaux dispersés. Je serais totalement et aveuglément fatal. Puis j’en rencontrerais une, une seule, qui saurait me dompter et comme un cheval à la robe blanchie par l’écume d’un galop frénétique, je frémirais et la regarderais dans les yeux. Je la regarderais dans les yeux, toujours. Alors, nous rêverions notre vie, nus et vivants. Libres d’enfant, de famille, d’amis qui tous empêchent, nous marcherions sans cesse jusqu’à trouver le rivage offert par les dieux souriants.
J’aimerais.
Mais peut être, n’aurais je pas la possibilité d’aimer, car martyr je serais. Je défendrais avec véhémence et dévouement des peuples entiers. Pour la liberté, je lutterais jusqu’à en mourir et mon nom résonnerait d’un bout à l’autre du monde. Pour tous il serait synonyme de grandeur et l’amour que me porteraient tous ceux qui souffrent et espèrent me comblerait. Ou bien j’inventerais un art fabuleux. Ou bien j’inventerais une nouvelle religion dont je serais le dieu. Ou bien...

Je ferme les yeux et, souriant, je pousse un grand soupir. Puis je me penche vers mon enfant, tout mon corps empli du désir que j’ai de lui. Le ciel est blanc de chaleur et la mer froissée de petites vagues sautillantes. Il est temps de rentrer, mon enfant a le regard vague, projeté vers l’horizon tremblotant.
Il me contemple et je vois dans ses yeux inondés d’eau salée, sur son visage bruni et sain une sorte de...commisération. Il sourit, de ce beau sourire d’idole, et me dit :
«  Mère, tes rêves ne sont pas les miens. »
C’est pourquoi,
Le dernier soir des rossignols...
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Guy Bellinger · il y a
Un texte pas comme les autres, onirique et symbolique, lyrique et se fracassant pourtant aux écueils du réel. J'ai beaucoup aimé.
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Farida Johnson · il y a
Je suis vraiment heureuse que vous ayez aimé ce texte Guy et touchée que vous soyez allé le chercher aussi loin sur ma page! C'est vrai qu'il est un peu particulier et je l'aime beaucoup moi aussi.
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Guy Bellinger · il y a
J'aime bien me détacher des injonctions à lire ce qui sort (ce que je fais aussi au demeurant). Je découvre ainsi des textes parfois excellents qui n'ont deux ou trois votes, voire zéro. N'hésitez pas à relancer vos abonnés pour qu'ils vous lisent. Ils ne le regretteront pas.
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Farida Johnson · il y a
Ce sera fait! Merci.
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Farida Johnson · il y a
Michel, c'est la première fois qu'un lecteur prend la peine d'aller lire sur ma page un texte qui n'est pas forcément celui que je viens de mettre ou qui est en compétition! Vous ne pouviez pas me faire plus plaisir. Merci ! C'est vrai que celui-ci est assez particulier et je lui porte une affection particulière...
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Michel Castre · il y a
Merci Doum de ce retour qui me touche beaucoup! Quand j'écris j'essaie de faire de mon mieux et j'ouvre souvent le dictionnaire. Quand je lis j'aime découvrir, fureter, chercher et même parfois je vais voir derrière l'étagère! On me reproche parfois d'être trop sérieux dans ce que je fais... (moi par contre je m'en veux d'avoir trop souvent l'impression de ne rien faire!)
J'ai encore d'autres écrits de vous à lire, aussi je vous dit @ bientôt sur les textes!
Bonne journée à vous. Bien cordialement, Michel

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Michel Castre · il y a
C'est un texte assez étonnant. Un poème, un psaume, une nouvelle. Les différents niveaux de rêves nous emmènent et nous emmêlent. On se laisse aller aux ondes des mots comme une rêve à la mer...
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