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Métro, station Camarde *

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Les portes de la rame se sont verrouillées. Deux stations encore avant Saint Lazare puis ce sera le train.
Elle prendra le 16h19, celui qui s’arrête à Mantes, Bréval et Bueil. Elle n’a pas envie de traîner dans la salle des pas perdus et elle préfère lire son bouquin, même dans le confort très moyen d’un tortillard. Deux stations encore avant Saint Lazare puis ce sera l’antichambre du traintrain, celui du quotidien.
Elle aura tout juste le temps de préparer le repas avant que Roland ne rentre.
Il lui contera par le menu, comme chaque soir, toutes ses petites misères. Se souviendra-t-il qu’elle allait aujourd’hui consulter au service cancérologie ? Ils mangeront en silence et Roland allumera la télé, à 19h55 précises, pour ne pas manquer la météo.
Il était gentil le docteur.
« Vous êtes venue seule, lui a-t-il demandé ? » Puis il a dit que les analyses n’étaient pas bonnes et que...
Elle a senti s’ouvrir un grand vide avant que ne s’y déversent, dans un tourbillon, des myriades de minuscules éclats de sa vie.
« Je vais mourir docteur, a-t-elle murmuré ? »
 
La rame du métro ralentit soudain et Yolande s’agrippe à la barre d'appui verticale devant elle pour ne pas tomber.
 Station Saint Augustin.
Sur le mur en face, dans la lumière froide des néons qui en défraîchit les couleurs, une affiche racole pour un voyage aux Seychelles. Elle ne sait pas pourquoi lui revient alors en mémoire la silhouette de Sylvia Kristel, Emmanuelle à demi nue dans son fauteuil d’osier.
Elle n’a pas vu l’homme monter.
Elle n’en regarde d’abord que les doigts qui sont venus enserrer la barre d'appui, juste au-dessus de sa main. Ils sont longs et délicats. Sur le blason de la chevalière qui orne l’annulaire, se croisent deux épis de blé qui forment un X étrange. Yolande imagine qu’il se prénomme Xavier, puis elle sourit en pensant qu’il s’agit peut-être d’une star du X.
La silhouette d’Emmanuelle s’est estompée, gommée par le reflet, sur les carreaux de faïence de la station, de la rame qui a démarré.
L’homme fait face à Yolande mais elle sent qu’il ne la voit pas. Son regard la traverse, ou plutôt il ricoche sur elle avant de s’effacer. L’aurait-il remarquée il y a vingt ans, lorsqu'elle rayonnait de jeunesse, si pimpante dans une robe de prisunic ?  Elle n’en est pas certaine.
Dans son costume gris clair finement rayé de bleu, élégant jusqu’à ses pieds chaussés de Church, il affiche sa réussite. Et Yolande se rappelle soudain cette phrase terrible dont elle ne sait plus qui l’a prononcée : «Dans une gare vous croisez des gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien ». Elle ne pensait pas que ce pouvait être vrai dans le métro aussi.
Pourquoi diable est-il venu se perdre là, dans cette rame à la lumière tremblante et qui sent la sueur ? Les hommes comme lui, d'ordinaire, ne quittent guère les beaux quartiers et lorsqu’ils entrent chez elle, ce n’est que confinés dans un poste de télévision.
Yolande frissonne.
Elle se sent indécente à force de ne pas être vue.  Elle se prend à haïr la main aux ongles bien faits. Elle a envie de la mordre et d’y injecter toutes ces douleurs qui la tenaillent depuis tant de jours. Elle a envie de pénétrer l’homme jusqu’à ses entrailles et de se décharger en lui de ce cancer qui la ronge, de Roland, de ses petites misères et de la météo de 19h55.
Perdrait-il alors cette élégante nonchalance et la regarderait-il enfin ?
Havre-Caumartin. Le voilà qui descend.
Elle le suit dans les couloirs qu’il arpente d’une démarche calme. Elle règle son pas sur le sien et se laisse déborder par le flot bruyant des voyageurs pressés et des valises à roulettes.
L’homme se dirige à présent vers la ligne 3, direction Gallieni, tournant le dos à Saint Lazare.
Yolande hésite un instant.
Puis elle oublie d’un coup Saint Lazare, son tortillard et son bouquin. Elle oublie jusqu’à son cancer. Il n’y a plus qu’elle et l’homme au regard qui ricoche et aux pieds chaussés de Church.
Il est debout sur le quai face à la voie, au milieu du halo de la foule qui s’agglutine. Ses épaules et son dos, gris clair finement rayé de bleu, l’attirent comme un aimant. Et le fracas de la rame qui s’annonce en accentue encore le magnétisme.
Elle s’approche. L’homme est tout au bord. Il lui suffirait de...
Elle s’avance encore dans une transe, comme portée par le grondement de la rame et de la foule.
Elle le touche.
 Il se retourne alors et la regarde.
« Je vous en prie madame, lui dit-il. » Et il s’efface devant elle cependant que la rame expire en ouvrant grand ses portes.
Yolande y est montée. Elle ne sait pas où elle va, mais cela n'a plus d'importance. Ce ne sera pas Saint Lazare, ni le tortillard, ni Roland, ni la météo de 19h 55. Ce ne sera en tout cas pas la station « Camarde* », ou alors pas tout de suite, pas sans combattre... Cela en vaut la peine.
Il l’a regardée.

* La Camarde est une figure allégorique de la Mort représentée généralement sous les traits d'un squelette

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leroyanneso · il y a
Qu’il est triste d’être enfermé dans sa solitude et un quotidien devenu inintéressant... Un texte touchant !
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est sympa d'être passée. Bien à vous
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Sylvie Talant · il y a
Un an déjà que le concours RATP a eu lieu et ce n'est qu'aujourd'hui que je découvre ce très beau texte tout en pudeur et délicatesse. Je l'aime beaucoup.
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Stéphane Sogsine · il y a
Merci pour ce commentaire élogieux. Je savais que ce texte n'avait aucune chance au concours. Pas assez consensuel. Mais il me fallait vraiment l'écrire, c'était irrésistible.
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Sylvie Talant · il y a
J'avais lu quelques concours RATP, pas tous. Je ne sais plus qui avait gagné. Est-ce qu'il fallait que le texte soit à la gloire de la RATP ?
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Stéphane Sogsine · il y a
Je ne pense tout de même pas. Mais je ne crois pas non plus que faire imaginer à son personnage qu'il pousse quelqu'un sur les rails du métro juste parce qu'il est bcbg (Un peu plus d'ailleurs) ni que l'alchimie d'une vie bien grise, du cancer et du sentiment d'un mépris injuste fasse la meilleure carte pour un concours qui se veut festif :-). C'est vrai que j'ai écrit ce texte sans croire au concours mais avec passion, choqué je le crois par l'évolution d'un monde où une communication factice cache avec de plus en plus de peine la toile tissée de plus en plus finement des "mépris" qui le traversent. Je ne sais pas si je suis clair. J'exprime généralement mieux mes sentiments au travers de fictions ou d'un langage plus poétique 😉
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Marie Quinio · il y a
Le besoin de se sentir exister, de se voir vivante dans les yeux des autres, tout simplement... Beau texte j'aime beaucoup
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Stéphane Sogsine · il y a
Merci pour ce commentaire qui me touche beaucoup
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Ginette Vijaya · il y a
Un texte qui vous remue les entrailles . Un face à face avec la mort !
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Isabelle Lambin · il y a
Waouh quel beau texte ! Quelle jolie plume et surtout quelle justesse dans l'analyse des personnages.
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est très gentil.... Mais est-ce mérité ? :-)
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Isabelle Lambin · il y a
Ce n'est pas gentil mais sincère.
Pourquoi ne le serait-ce pas ?

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Stéphane Sogsine · il y a
Je doute toujours lorsque j'écris: -)
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Isabelle Lambin · il y a
Pourtant vous écrivez bien. Vous avez un joli style, un vocabulaire riche, vous êtes cultivé et vous êtes doué pour analyser et comprendre le fonctionnement de l'être humain. C'est déjà pas mal, vous ne trouvez pas ?
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Stéphane Sogsine · il y a
Bigre... ;-)
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Loodmer · il y a
Y en a que çà gène, d'autres qui voudraient bien. Le monde est mal fait
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Utilisateur désactivé · il y a
un texte surprenant plein de rebondissement captivant
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Tyros Fialas · il y a
beau voyage, merci mes votes
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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour ce bon texte. Prenez le temps d'aller visiter ma nouvelle (SACHA), qui participe au concours spéciale à l'occasion du 40ème anniversaire du RER. Lisez, et si vous aimez, votez afin de m'offrir votre voix très chère http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sacha-3?all-comments=true&update_notif=1511282103#js-collapse-thread-585524
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Utilisateur désactivé · il y a
Un regard, peut tout faire basculer. Triste histoire, mais qui rebondit agréablement. Mes votes.
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