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Volsi Maredda

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FINALISTE
Sélection Public

Souvent, entre les dalles disjointes, poussent les mauvaises herbes.
Celles qu’au printemps, on cherche à arracher, en vain, tant les racines sont coriaces.

Dans les ruelles de la ville, entre les pavés, pourtant, aucun signe d’adventice.
Trop d’ombre peut-être, trop de gaz d’échappement. Même les plantes les plus tenaces, même les plus vindicatives sombraient dans le désespoir, renonçaient à survivre.
Ici ou là, simplement, un peu de terre noire sourdait.

Janis, citadine jusqu’au bout des ongles, fleur de bitume s’il en est, empruntait souvent ces ruelles. De son pas de belle de trottoir, elle y usait ses bottes et ses escarpins. Talons carrés, jours de relâche, plutôt aiguilles, nuits d’affluence.
Sur ce terrain accidenté, elle allait du soir au matin, le pied sûr, le port altier mais ses hanches roulant dans l’étui d’une jupe fendue, sa cuisse adressait un clin d’œil coquin à tous ceux qui passaient.

Comme une star de défilé, Janis ne regardait jamais ses pieds quand elle marchait. A tour de rôle, chacun venait se poser devant l’autre. Pourquoi les poupées de nuit n’auraient pas la même classe que les femmes-objets des plus grands couturiers ? se disait-elle.
Et puis, il lui fallait garder le regard en alerte, à l’affût de l’homme là-bas qui hésite et qu’on encourage à faire le bon choix d’une bouche gourmande, de la voiture qui ralentit sur l’avenue masquant de ses vitres teintées un inconnu argenté dont on veut attirer l’attention, ou encore, du timide, du débutant, de l’indécis qui passe et repasse, un peu pressé, sur le trottoir d’en face, poursuivi par sa mauvaise conscience qu’on ne doit pas laisser le rattraper.
Pas de racolage, non, mais une façon de saisir toutes les opportunités. Quand Janis fixait un homme, il ne pouvait plus s’échapper. Les yeux de Janis étaient deux puits pour assoiffés. Le noir de son iris disputait à sa pupille un éclat et une profondeur où chaque client se noyait, corps et âme.

Janis ne regardait jamais ses pieds quand elle marchait mais ce soir-là, alors qu’elle regagnait l’impasse, sa chaîne en or se brisa. Son pendentif, son amulette, sa plume de bécasse dorée, vint tinter contre les pavés et Janis s’empressa de la ramasser.
Alors, à la lumière du réverbère, pour la première fois, elle remarqua quelques poils qui émergeaient entre les pierres... Des moisissures probablement, issues de la terre humide et asphyxiée, comme celles qui gangrènent les légumes ou les excréments des chiens. Elle y prêta peu d’attention sur le moment.

Une semaine plus tard pourtant, en bas de l’escalier de cet hôtel de passe, le bien nommé « cul-de-sac » qui hébergeait son ardeur et l’humour gras de son patron tout au bout de l’impasse, marquant un temps d’arrêt pour ajuster son bustier, Janis baissa à nouveau les yeux, mue par une soudaine curiosité... Étrange... Elle s’accroupit.
C’était un fait : les poils avaient changé, ils semblaient plus drus, plus noirs. Ce n’étaient pas des moisissures. Quant à savoir ce que c’était... elle prendrait le temps de regarder demain. Sa nuit commençait à peine, elle ne pouvait se permettre de s’attarder.

Au matin du jour suivant, elle descendit résolument observer le phénomène de plus près. C’était indiscutable, les poils avaient encore poussé. Devant le perron de l’hôtel, chaque pavé se trouvait à présent encadré de fourrure.
Elle la tâta du pied. Elle semblait moelleuse bien qu’aussi grossière que la crinière d’un cheval. Janis rechignait à la toucher main nue, comme si elle s’apprêtait à caresser le pelage d’une charogne. Malaise. Tabou. Et puis, la question sanitaire se posait, mieux valait être prudente. Elle se dit qu’il lui fallait acheter des gants et partit à pied vers les rues commerçantes.

Pour la première fois, elle marcha en gardant les yeux rivés au sol. Au bout de dix mètres, la fourrure se clairsemait. Arrivée à l’intersection avec l’avenue, les poils avaient totalement disparu.
Janis se retourna et regarda son impasse. La fourrure y créait un dégradé de gris tendant vers le noir aux abords de l’hôtel dont l’enseigne avait cessé de clignoter. Un frisson parcourut Janis comme un mauvais présage qu’elle décida d’abandonner sur place.
Retrouvant son pas habituel, elle continua sa route.
Elle passa au magasin, fit, comme prévu, quelques emplettes, puis décida de se balader sur les quais. Elle mangea un morceau à la terrasse d’un petit bistrot mais pas moyen de se sortir la fourrure de l’esprit, il fallait qu’elle enquête. Elle reprit donc rapidement le chemin de l’hôtel alors qu’une bruine venait engrisailler son seul jour de congé.

A l’angle de l’impasse, elle fut prise à la gorge par l’odeur de chien mouillé qui en émanait. Elle sortit de son sac une fiole de parfum, en imprégna son foulard afin d’atténuer la puanteur et, prenant son courage à deux mains, s’enfonça dans l’impasse.
La physionomie des lieux s’était encore modifiée. La ruelle était à présent engloutie sous une steppe animale. Janis avait l’impression de marcher sur le dos d’un mammifère. C’est au rat qu’elle pensa... Finalement, même avec des gants, elle n’avait aucune envie de toucher.
Plus elle s’approchait de l’hôtel, plus le pelage devenait dense. La fourrure gagnait les murs, soulevait le crépi, agressait les bâtiments. L’hôtel ligaturé paraissait étranglé... Elle monta l’escalier jusqu’à sa chambre. Pas d’électricité. Le réseau avait dû être endommagé.
Elle ressentit alors une urgence, celle de fuir, là, tout de suite.
De toute façon, plus un client ne viendrait là.
Elle fit ses affaires et partit sans se retourner, le regard droit devant.
Surtout ne pas regarder ses pieds.

Souvent, entre les dalles disjointes, poussent les mauvaises herbes.
Celles qu’au printemps, on cherche à arracher, en vain, tant les racines sont coriaces.

« Pour les putes du cul-de-sac, Chef, je crois que j’ai trouvé la solution. J’ai traité le mal par le mal, semé quelques mauvaises graines et ça y est, les rats quittent le navire, la première belle de nuit vient de partir. »

PRIX

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Volsi Maredda  Commentaire de l'auteur · il y a
Pour ceux qui veulent en voir la mise en image par Marsile Rincedalle :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/mauvaise-graine-par-marsile-rincedalle
Son travail est magnifique !!!!

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Diamantina Richard · il y a
Époustouflant de beauté !!!
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JLK · il y a
Basile reste ma préférée. Dans celle-ci, la fin me laisse un peu sur ma faim.
Le sujet pouvait peut-être donner matière à une nouvelle plus développée,
on imagine une "végétation" envahissant la ville comme une revanche sur l'Homme
et le béton, un conte fantastique où les mauvaises herbes seraient un peu ce que sont
les oiseaux dans le film d'Hitchcock... Maintenant, c'est plus facile à dire qu'à faire.
Pour le style, en tout cas, chapeau.

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Volsi Maredda · il y a
Merci. Je trouve ça bien que mon texte préféré ne soit pas forcément le même que celui des autres :)
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Oscurio De Syl · il y a
J'hésite entre interprétation littérale, fantaisiste ou carrément métaphorique en imaginant que les mauvaises herbes sauraient d'autres filles du bitume placées là par on ne sait qui... Comme dit par d'autres, un texte qui stimule l'imaginaire et laisse des portes ouvertes. J'aime beaucoup
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Volsi Maredda · il y a
Merci. Ma première intention était de ne pas mettre le dernier paragraphe... je regrette d'ailleurs de l'avoir inséré mais tant pis :)
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Séverine Cappiello · il y a
"Fleur de bitume". splendide image. ça ferait peut être un plus beau titre encore pour une édition future
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Volsi Maredda · il y a
Merci beaucoup !!
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Loodmer · il y a
Relu après passage chez Rincedalle. Tj aussi bon.
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Volsi Maredda · il y a
Merci Loodmer
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Alex CROW · il y a
J'arrive à l'instant, c'est... flamboyant.
Scotché je suis.
Dans une vie antérieure j'ai logé dans une pauvre piaule au dernier étage d'un hôtel de passe, pendant un an, les filles sont devenues des copines au fil des semaines. Dur "métier".
On tapait parfois le carton à leurs heures libres et on se retrouvait certains après-midis à la plage. De bons souvenirs.

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Volsi Maredda · il y a
Merci Alex. Va voir la très belle mise en BD que Marsile m'a offerte si tu ne l'as pas fait. J'ai été très honorée.
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Alex CROW · il y a
C'est fait.
Quel artiste ! Et ses textes, une régalade et tellement bien écrits. Sans oublier un vocabulaire d'une richesse rare.
Merci-merci.

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La luciole · il y a
Bravo Volsi! j'ai commencé par lire la mise en bd de ce texte. Association magnifique de Marsile et vous! Les mauvaises graines pour chasser les mauvaises herbes. Absurdité géniale :) J'espère qu'il y aura une suite et une mise en bd .
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Volsi Maredda · il y a
Pas de suite prévue mais c'est gentil d'être passé(e) par là.
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Bilbo · il y a
Est-ce que la mauvaise graine est du chien-dent ? le personnage est intéressant, je l'aurais préféré à la 1ère personne. Le petit inspecteur va-t'il raser l'impasse ? Votre récit titille l'imagination ...
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Volsi Maredda · il y a
Merci
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Fred Panassac · il y a
Bravo Volsi pour ton écriture. Mon soutien dans la dernière ligne droite !
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Volsi Maredda · il y a
Merci Fred. Bonne chance à toi.
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Dominique Vernier · il y a
Bonjour, nouveau sur ce site, je découvre les auteurs et leurs publications. J'aime votre écrit et je vous donne 3 voix.
Peut-être que vous lirez ma première publication "Coupable" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/coupable-4

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Volsi Maredda · il y a
Je ne parviens pas à lire en ce moment mais je viendrai quand ça reviendra. Merci en tout cas.
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