Les mains dans le cambouis

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Des mots, depuis longtemps. Posés sur le bout de ma langue, invités par la formule magique des "Il était une fois". Des mots qui me relient aux autres et au monde alentour. Des mots qui ont fini  [+]

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Il en avait plein les paluches, de cette affaire-­là. Il ne pouvait pas s’en passer. C’était plus fort que lui, plus fort que tout. Il en oubliait la vie, la vraie comme on dit, et le monde d’ici-­bas pouvait bien s’écrouler. Il y passait des plombes, dès le jour levé et jusqu’à ce que ses yeux clignotent telle l’ampoule jaune qui se balançait lamentablement à son fil. Sa vie à lui s’ancrait là, ou plutôt s’encrait là. Saisissez la nuance. Et le noir de la graisse laissait des veines profondes qu’il ne cherchait pas même à faire disparaître. Elles traçaient les chemins des heures qui s’ajoutaient. Depuis combien de temps, d’ailleurs, se penchait-­il au-­dessus du turbin ?
Il en avait plein sous les ongles, et leurs angles cassés prouvaient qu’il s’acharnait. Un coup de tournevis, une vis qui ripe. Des blessures, parfois petites, qui faisaient mal pourtant, et qui marquaient sa chair en mille incarnations.
Il courbait le dos. Ça lui donnait une drôle d’allure : sorte de botte de paille, mais velue et hirsute. Parfois, il se redressait, portait ses poings à ses hanches, oscillait sa carcasse et relevait ses manches. Il grognait, il soufflait, puis il s’y remettait.
Il se grattait la tête, sans égard pour sa tignasse qui devenait crasseuse. Il passait sa pogne dans ces liens de broussailles. Parfois il secouait sa trogne pour comprendre ce qui lui échappait. La faille qui résiste, qui gêne les poursuites, qui grippe ce qu’on cherche et met tout de travers.

On lui avait bien dit qu’il n’était bon à rien, qu’il marchait de traviole, qu’il n’y avait rien à faire. On l’avait relégué ailleurs qu’en société. Il n’en faisait pas partie, il devait s’éclipser. De lui, on n’avait aucun besoin.
Mais lui avait toujours su, au plus profond de lui-­même, ce qu’il voulait faire. Envers et malgré tous, tous ceux et toutes celles qui détournaient leurs cœurs, mais aussi leurs yeux et leurs culs.

Comme il traînait souvent ici et là, personne n’y prit garde. Un soir pourtant, il osa : il poussa, haletant, le battant d’un réduit en bouillie dont personne n’avait cure, tout au bout du village. Puisque les ombres nocturnes lui faisaient un manteau, il installa ici son bazar de ferraille. On ne le vit pas faire, chacun étant rentré chez soi. Il plaça un caillou pour arrêter la porte, pour qu’elle ne s’ouvre pas, pour garder son secret. Il commença de suite à souder, à piper, à poser à l’envers, à remettre à l’endroit, à tordre et à détordre, ou encore à tirer sur des cordons ductiles. Il n’abandonna pas.

Parfois, certains passants l’entendaient frapper. Ils n’auraient pu deviner l’entreprise de ce diable. D’ailleurs, personne n’osait se frotter à lui. Bien sûr, ça inquiétait bonnes gens et notables ; on parlait de lui, on disait ses peurs. On commençait maintenant à penser qu’il fallait qu’il s’en aille, pour de bon et ailleurs.

Lorsque, ce matin-­là, ils poussèrent du pied la porte qui céda sans plus de résistance, ils ne virent rien dans la pièce aux couleurs de charbon, rien que du sable. L’homme-­bête partit sans qu’ils aient à agir. Ils étaient soulagés, enfin débarrassés.

C’est alors qu’ils entendirent un étonnant ramage de rouages grinçants, de roues et de chimères. Venait sur la voie droite qui traversait le bourg, un foutraque équipage fait de bric et de broc, mais qui avançait bien. Perché tout en haut, sur son trône royal, se tenait, fier et droit, l’Inventeur hilare qui filait son chemin.

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