Le passé dans les tripes

il y a
3 min
42
lectures
3

Gourmande de vie, fleur bleue et idéaliste. Lire est ma passion et écrire mon bonheur quotidien. Mes textes sont le plus souvent autobiographiques. J'aime mettre des mots sur les instants  [+]

Ding dong ! Fébrile, elle pousse la porte de la boutique. A l'entrée, un rideau d'air chaud vient s'abattre sur elle chassant immédiatement toute dernière trace de frilosité. Elle regarde vers le comptoir pour saluer les vendeuses, mais celles-ci ne la remarquent pas, affairées qu'elles sont à étiqueter, plier ou à encaisser. Quelque part, elle se dit que c'est bien comme ça. Elle préfère de loin qu'on la laisse tranquille pour faire le tour des rayonnages.
Dans la boutique, il fait bon, les lumières brillent, la musique n'est pas trop forte et les vêtements sont parfaitement rangés par taille, par couleur et par collection. Elle est méthodique, n'a pas de temps à perdre, aussi, comme à chaque fois, elle s'avance rapidement vers les portants indiquant sa taille. Là, comme un réflexe, ses yeux se portent vers les couleurs neutres, le noir, le gris, le blanc... Pourtant, elle sait très bien qu'elle devrait porter davantage de couleurs plus gaies, d'ailleurs Chéri le lui dit quelques fois. Il paraît que ça lui va bien. Alors, elle fait l'effort et ouvre les yeux sur le violet qui lui paraît un bon compromis, le bleu assorti à ses yeux et le discret kaki. Mais le rouge, le jaune et l'orange sont au-dessus de ses forces.
Petit à petit, son bras gauche se charge d'habits à essayer...
Mais soudain, ce qu'elle redoutait arrive. Cette vieille sensation désagréable qui lui tord le ventre, son cœur qui s'emballe, cette angoisse qui lui serre la gorge et qui lui fait regarder tout autour d'elle à la recherche du panneau "Toilettes". Au début, elle ne comprenait pas pourquoi, à chaque fois qu'elle rentrait dans un magasin de vêtements, elle se sentait si mal, pourquoi ses intestins se mettaient en vrille et qu'elle était obligée de sortir rapidement. Quoi de plus banale, en effet, pour la plupart des gens, que de s'acheter des vêtements. C'est même pour beaucoup une partie de plaisir, un moment agréable. Qu'est-ce qui n'allait pas chez elle ?
Aujourd'hui, elle le sait, elle l'a compris, et elle essaye de vivre avec. C'est son passé qui lui colle à la peau, un vieux traumatisme qu'elle tente d'effacer peu à peu. Mais ce dernier à la dent dure et à bientôt 40 ans, elle n'en est pas encore totalement débarrassée, même si il y a des progrès.
Ce traumatisme prend sa source dans sa plus jeune enfance et se poursuit à l'adolescence jusqu'au jour de son mariage. Elle n'éprouve envers lui aucune rancune, mais force est de constater que c'est bel et bien son père qui en est le principal instigateur. Il ne voulait pas leur acheter de vêtements, à elle et à ses frère et sœur. Alors, on leur en donnait. Des vêtements d'occasion, qui avaient été porté et reporté, qui étaient dépassés. Leurs couleurs ne lui plaisaient pas et leurs coupes étaient rarement seyantes. Combien de fois, n'avait-elle pas pleuré en se regardant dans le miroir, vêtue de ces habits sans charme ? Elle se souvient de la honte qui était la sienne quand elle lisait la moquerie dans les yeux des enfants, à l'école.
Sa maman, mère au foyer, essayait tant bien que mal de palier à cette situation, dont elle-même souffrait. Pour ce faire, elle passait des heures et des heures sur sa machine à coudre ou sa machine à tricoter. Ces efforts étaient dignes d'éloges et adoucissaient quelque peu le désarroi de ses enfants.
Si, enfant, cette situation était dure à supporter, à l'adolescence elle est devenue insupportable. Elle se souvient de son unique jean qu'elle portait du lundi au samedi et qu'elle lavait le dimanche pour le reporter dès le lundi suivant, et ainsi de suite.
N'ayant pas d'argent de poche, elle dû attendre ses 16 ans pour pouvoir travailler pendant les vacances scolaires et ainsi recevoir ses premières payes totalement consacrées à l'achat de vêtements. Elle pouvait enfin porter des vêtements à la mode, qui lui plaisaient et dans lesquels elle n'avait plus honte. A cette époque, elle pensa que ses soucis vestimentaires n'étaient plus qu'un mauvais souvenir.
Pourtant, ce problème refit surface au moment où elle s'y attendait le moins. Ce jour là, elle était heureuse, elle allait bientôt se marier et était sur un petit nuage. Les préparatifs allaient bon train quand son père lui tendit son cadeau de mariage, un chèque d'une jolie somme. Ravie de sa générosité qu'elle connaissait si mal, elle l'embrassa avec affection, les yeux embués de larmes. Mais ce qu'il lui dit alors la glaça. La regardant droit dans les yeux, il lui dit : "Utilises cet argent pour la cérémonie, mais je t'interdis d'acheter ta robe de mariée avec." Le charme était rompu...
Aujourd'hui encore, elle ne comprend pas l'attitude de son père, son rapport si ahurissant au vêtement, ce qui le poussait à agir ainsi. Ce qu'elle sait, par contre, c'est que ça a laissé des traces au plus profond de son être...
3

Un petit mot pour l'auteur ? 6 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Claude dit vrai, les cicatrices de l'enfance sont longues à cicatriser mais avec le temps on finit par apaiser nous douleurs.
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Oui, je confirme ! Les douleurs s'apaisent avec le temps. Les écrire contribue aussi grandement à tourner la page...
Image de Claude Moorea
Claude Moorea · il y a
C'est une histoire intéressante qui montre que les blessures subies durant l'enfance et l’adolescence sont toujours longues à cicatriser tant que leur origine n'a pas été déterminée. L'attitude du père dans ce texte laisse supposer qu'il était porteur lui-même d'une autre blessure. Ainsi peuvent passer d'une génération à une autre, sans que les protagonistes en soient conscients, des traumatismes familiaux. Le titre est parfaitement choisi car notre passé est tellement ancré dans notre corps qu'il peut générer des maladies. Il y a un roman autobiographique que j'ai lu il y a très longtemps qui en parle très bien : "Mars" de Fritz Zorn.
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci d'avoir si bien compris le fond de l'histoire... Je suis curieuse de découvrir le roman dont vous faites mention... ;-)
Image de Grenelle
Grenelle · il y a
Une histoire touchante que chacun peut comprendre, car nous avons tous subis de tels refus qui nous ont causé des frustrations. Bien sûr plus ou moins fortes. Espérant que vous êtes passée au beige et au vert, au bleu roi et au gris perle.
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci Grenelle ! Je suis ravie de lire votre commentaire. Oui, je suis passée à des couleurs un peu plus lumineuses !