Le paradoxe du chauve poilu

il y a
3 min
1 109
lectures
87
Qualifié

J'aime bien écrire de la poésie déguisée en blague, des photos avec des mots, des voix dans ma tête, des choses que je veux te dire, des histoires presque vraies ... @PipoCalme sur Twitte  [+]

Image de Eté 2016
Je pense à l’homme chauve et poilu du dos et du torse à qui on demande de mettre un bonnet de bain quand il va à la piscine municipale. Je vais l’appeler Patrick, ça sera plus rapide que l’homme-chauve-et-poilu-du-dos-et-du-torse-à-qui-on-demande-de-mettre-un-bonnet-de-bain-quand-il-va-dans-une-piscine-municipale. J’imagine le désarroi de Patrick. Je vois ses yeux qui se plissent, sa tête qui se penche légèrement sur le côté et ses lèvres qui se pincent en regardant le panneau « bonnet de bain obligatoire ». Patrick est dans sa cabine et se déshabille. Il enlève son manteau, son pull, sa chemise, déboucle sa ceinture, déboutonne son jean, l’enlève et finit par ôter son slip. Il s’assoit sur le petit banc froid en bois de la cabine et retire ses chaussettes. Il est maintenant tout nu. Il ouvre son sac et en sort un slip de bain bleu et l’enfile. Patrick pousse des expirations de lassitude, comme s’il avait abandonné l’idée qu’un jour le monde aurait la finesse d’esprit de constater que demander à un chauve poilu du dos et du torse de mettre un bonnet de bain n’a absolument aucun sens. L’avantage de la piscine pour Patrick, c’est qu’une fois qu’il est dans l’eau il peut pousser toutes les expirations qu’il veut, personne ne les entend et surtout tout le monde s’en fout. Il en profite pour sortir des râles sonores en fin de séance, des râles qui inquiéteraient, s’ils étaient sortis en extérieur, mais là encore une fois, tout le monde s’en fout.
Patrick aime nager, il aime quitter son travail entre midi et deux pour aller faire ses deux-mille-cinq-cents mètres quotidien. Bien qu’il aille nager tous les jours de la semaine (pas le week-end, le week-end il le consacre à sa famille), il garde sa bedaine de cinquantenaire. Oh, il n’est pas gros non, il est même plutôt musclé et « bien conservé » comme on dit, mais cette bedaine-là, du jour de la naissance de son premier enfant en 1984, il savait qu’elle ne le quitterait jamais. Entre deux battements de crawl, un petit rictus lui vient quand il se dit que sa bedaine est comme sa femme, fidèle et ferme, et qu’elle et lui seront ensemble jusqu’à la fin.
Et puis en plus, ça aide à la flottaison, qu’il se dit.
Patrick termine les cents derniers mètres en papillon, comme d’habitude. Sauf que « papillon » il faut le dire vite, parce qu’avec ses cent kilos et son mètre quatre-vingt-quatorze il a plus la dégaine d’un orque que d’un papillon. Ça éclabousse les lignes voisines, et les nageurs qui partagent sa ligne diffèrent leur départ et attendent sur les bords pour éviter de se prendre un coup de nageoire.
Patrick sort de la piscine et un râle s’échappe de lui sans qu’il ait pu le contrôler. Un enfant qui passait à ce moment-là sursaute et s’arrête dans sa trajectoire pour regarder d’où venait ce bruit étrange. Patrick monte l’échelle deux à deux et l’enfant suit Patrick du regard. L’eau ruisselle sur son corps, il est debout sur le carrelage avec son bonnet de bain et ses lunettes. Il parait un géant pour l’enfant qui doit pencher la tête bien en arrière pour regarder Patrick dans les yeux. Patrick remarque que l’enfant le fixe et lui sourit en enlevant ses lunettes et son bonnet. L’enfant n’a plus peur, mais continue de le dévisager, les yeux grands ouverts. Il demande au gamin :
— Qu’est-ce qu’il y a petit ?
— Pourquoi tu mets un bonnet de bain sur tête alors que tes cheveux sont sur ton corps ?
— Patrick expire.
— C’est pas moi qui veux ça, c’est la société.
— C’est quoi la société ?
— C’est les gens, c’est le système.
— Tu devrais mettre un bonnet sur ton corps, le système il doit être d’accord avec ça.
— Tu veux dire une combinaison ?
— Oui, il faut mettre un bonnet-combinaison là où il y a tes cheveux. Parce que tous tes cheveux vont dans la piscine et après c’est sale. Moi j’ai mes cheveux sur ma tête, alors je mets un bonnet sur ma tête, c’est ma maman qui l’a dit.
On entend au loin : « Khalid ! Viens ici, arrête d’embêter le monsieur ! ».
— Je dois y aller. Au revoir monsieur.
— Au revoir...

Patrick est sous la douche chaude qui s’arrête toutes les quarante secondes, il a chronométré avec sa montre waterproof – Quand son fils aîné était petit il disait waterploof et ça faisait beaucoup rire Patrick. L’eau coule, Patrick ferme les yeux, l’eau arrête de couler, Patrick ouvre les yeux, appuie sur le bouton, l’eau se remet à couler, Patrick ferme les yeux, l’eau arrête de couler, Patrick ouvre les yeux, appuie sur le bouton, l’eau se remet à couler, Patrick se savonne, l’eau arrête de couler, Patrick finit de se savonner, appuie sur le bouton, ferme les yeux et se rince, l’eau arrête de couler, appuie sur le bouton, rince, ferme les yeux, coule plus, appuie, coule, rince, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus, coule, coule plus. Patrick est rincé.

Il est temps de prendre une décision. Soit il continue de nager sans rien dire et de garder un bonnet en latex sur son crâne chauve qui le fait se sentir comme un pénis dans un préservatif, soit demain, il vient avec sa combinaison de surf qui dort dans le garage depuis 1994.

87

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

La coiffeuse et le gynéco

Meij Gueï

Vous avez raison, le titre de cette histoire n’est pas très sexy, on aurait du mal à en faire un Disney ou un Pixar. Pourtant ne vous méprenez pas, c’est une belle histoire d’amour, de celles... [+]

Très très courts

Les petits Lu

Pascale Dehoux

C'était la première fois que je faisais ça. Aussi ai-je composé, un peu fébrile, les dix numéros fatidiques. J'avais fermé auparavant toutes les fenêtres de ma maison. Il n'y avait plus que... [+]