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Le papillon bleu

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André Page

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Le lac n’en finissait plus de s’étirer de toute sa longueur au milieu des pâturages encore ensommeillés. Ils avaient planté la veille au soir à la tombée de la nuit leur petite tente canadienne à quelques mètres à peine de la rive la moins fréquentée, à l’opposé de celle le long de laquelle passait le sentier d’accès. Le soleil endormi derrière les crêtes diffusait une pâle lueur sans couleur qui refusait toute ombre aux êtres et aux choses. Juin débutait juste et il faisait un froid glacial dans les montagnes, ce dimanche matin là.

Cathy avait dormi pelotonnée au creux de l’épaule de celui dont elle ne connaissait même pas le nom, mais qu’elle aimait de toute son âme. Chacun s’était couché entièrement nu dans son duvet. Elle lui avait dit qu’elle serait toute à lui le lendemain matin, et il n’avait pratiquement pas dormi, guettant au-dehors les bruits de la nuit. Elle n’avait pas attendu le matin pour glisser son corps brûlant de désir dans son sac de couchage. Ils s’étaient caressés longtemps, avant de se donner enfin l’un à l’autre.
— Vas-y, fais-moi notre bébé, lui avait-elle tendrement murmuré.
— Fais-le toi, il te ressemblera, lui avait-il répondu en riant et en roulant sur le côté, plaçant la jeune fille aux longs cheveux bruns bouclés au-dessus de lui en l’embrassant longuement.

La nuit avait fini par les emporter où emporte la nuit, en ces terres où le rêve est plus vrai que le vrai. Ils étaient restés enlacés dans le même duvet et il lui avait dit d’un air pensif :
— Oui, restons dans la même chrysalide... Demain nous deviendrons papillons.
Il l’avait sentie frémir à ces mots, et avait déposé un baiser dans son cou.

C’était bien à cela qu’ils ressemblaient quand elle s’éveilla à nouveau, une chrysalide. La jeune fille ne voulait pas perdre une seule seconde de ces moments merveilleux. Elle ne savait que trop bien combien le temps leur était compté et ne voulait penser qu’à leur bonheur présent. Ils étaient venus jusqu’ici pour concevoir leur bébé. Elle avait insisté, on ne savait pas ce qui pouvait arriver, ou on ne le savait que trop bien... Le corps musclé du jeune homme lui tenait bien chaud. Il bougea un peu, et elle en profita pour lui dire doucement à l’oreille :
— Je veux un autre bébé, s’il te plaît fais-m’en un autre...
— D’accord, je t’en fais un bleu, lui dit-il en souriant.
Elle savait bien à quoi il faisait allusion, c’était aussi pour cela qu’elle l’aimait, pas seulement pour son beau visage aux courts cheveux bruns, pas seulement pour son allure altière et toute cette force qui émanait de lui. Mais c’était aussi pour cela qu’elle avait tellement peur pour lui. L’instant, ne penser qu’à l’instant...


Dans le matin pâle, un jeune homme faisait chauffer de l’eau dans une gamelle sur un petit réchaud à gaz. Il avait à la fois l’air rêveur et déterminé. Ses yeux allaient se perdre parfois de l’autre côté du lac aux longues eaux miroitantes et scrutaient le sentier et les crêtes environnantes. Parfois aussi, ils se posaient furtivement sur la petite tente, et un léger sourire naissait alors sur ses lèvres. Il vit bientôt Cathy sortir à son tour de son refuge douillet. Elle portait un pantalon de velours noir, finissait d’enfiler sa grosse veste marron et avait déjà chaussé ses épaisses chaussures de cuir. La jeune fille se redressa et le considéra longuement d’un air tendre.

Il était agenouillé dans l’herbe et, le coude levé, buvait une tasse de café instantané dans une tasse métallique qui fumait dans l’aube glacée. Elle vit qu’il avait remis son épais pull de laine bleu et que, sorti à présent de sa chrysalide, comme il avait nommé son duvet, il était déjà redevenu celui que tout le monde dans la région appelait le papillon bleu, celui qui était devenu l’obsession des troupes allemandes cantonnées dans cette partie des Pyrénées. Son surnom, il le devait à ce gros pull et à ses folles courses en descente dans des pierriers où les soldats arrivaient difficilement à marcher tandis qu’il les dévalait en battant des bras pour s’équilibrer, simplement chaussé de chaussures de tennis, les balles lui sifflant aux oreilles sans jamais l’atteindre.

— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Toi, lui répondit-elle d’un air effronté.
— C’est bien ce qu’il me semblait, sourit-il. Il avala prudemment une autre gorgée de café chaud. Et qu’est-ce que j’ai donc de si intéressant ? Viens plutôt prendre quelque chose de chaud.
— Eh bien tu es tout de même le père de tous mes bébés !
Il se mit à rire de bon cœur, manquant renverser tout son café dans l’herbe.

Elle ne se démonta pas et continua tranquillement de le toiser. Elle était sûre qu’ils ne l’auraient jamais. Il s’était déjà sorti des pires situations. Dans la résistance il était connu pour aller se promener tranquillement en pleine ville sous le nez des soldats ennemis, même avec son pull bleu que tout le monde lui disait de cacher, tellement ceux-ci ne s’attendaient pas à le trouver là. Il était un tireur d’élite et un spécialiste des explosifs, mais s’évertuait à ne faire aucune victime, occasionnant cependant de terribles pertes matérielles et logistiques aux troupes allemandes. Quelques résistants le détestaient pourtant cordialement depuis qu’il avait sorti un militaire ennemi d’une camionnette en feu et l’avait ainsi sauvé d’une mort certaine. Son souci permanent était que ses actions n’entraînent pas de représailles dans la population des vallées, et pour l’instant cela avait été le cas. Il se déplaçait continuellement de cabane en cabane dans les montagnes. Il n’était pas d’ici, et elle l’avait rencontré quand son père l’avait caché pendant une semaine dans le grenier de son auberge et lui avait demandé de lui porter à manger une fois par jour.

— Je veux boire dans ta tasse, lui dit-elle presque timidement.
— Bientôt il ne faudra plus que tu prennes trop de café, sans doute...
— Pas sans doute, certainement ! Elle avait vite compris qu’elle ne voudrait plus d’enfant de personne d’autre que lui. Il était le papillon bleu, et elle l’aimait.

PRIX

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Diamantina Richard · il y a
Un très joli texte agréable à lire et qui m'a donné le sourire, mais aussi beaucoup de choses profondes à lire entre les lignes. Merci pour ce joli moment de lecture. J'ai choisi de le lire parce que j'ai une nièce qui s'appelle Isabelle Papillon, (qui est très malade malheureusement) et si vous me permettez je le lui "dédicace", du moins je lui en partage la lecture. C'est ces partages que j'aime. Merci André
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André Page · il y a
Merci pour ces mots touchants Diamantina, j'espère qu'il lui fera un peu de bien.
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Diamantina Richard · il y a
Je lui ai lu et elle a dit "c'est beau" mais je savais qu'elle aimerait, elle aime les papillons et la jolie poésie. Merci pour elle . Au plaisir
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Alixone · il y a
Une belle découverte sur votre page...
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André Page · il y a
Merci beaucoup Alixone :)
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Johanna Dupré · il y a
je suis ravie qu'au moins un de mes amis soit en compétition pour la finale de la saint valentin donc je vais voter pour toi..
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André Page · il y a
Merci beaucoup Johanna, oui Fenêtre sur la lande est en finale..
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Chantal Sourire · il y a
Longue vie à cette descendance conçue dans l'amour! C'est joliment raconté, mon vote !
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André Page · il y a
Merci beaucoup Sourire
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Pagixxx · il y a
Je me suis surpris à confondre ce 'héro de guerre' , esquivant les balles en sautant de rochers en rochers , avec le petit Marcel Pagnol ,dévalant les collines, insouciant . Très belle histoire !
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André Page · il y a
Merci beaucoup, oui les enfants ont cet élan qui leur permet d'éviter bien des catastrophes sans s'en rendre compte, une sorte d'état de grâce, que je prête un peu à mon personnage :)
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Yoann Bruyères · il y a
Jolie histoire, j'aime beaucoup l'ambiance.
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André Page · il y a
Merci beaucoup Yoann :)
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Huppefasciée · il y a
Une belle histoire d'une intensité poétique, bravo André !
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André Page · il y a
Merci beaucoup Huppefasciée :)
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Charlotte Talon · il y a
Je viens de recevoir ce texte et je vois qu'il a déjà 304 votes
J'ai besoin qu'on m'explique

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Pagixxx · il y a
Bonsoir,l'avez vous lu ? Je pense que si le talent pouvait s'expliquer , le monde serait bien tristement peuplé de génies .
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Charlotte Talon · il y a
Non je suis surprise de tant de votes à peine mis en ligne
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Doux et délicat, finement amené...j'ai donc voté :-)
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André Page · il y a
Merci beaucoup Anne-Marie :)
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Jean Jouteur · il y a
Une histoire bienveillante, douce et bien écrite. Un peu comme un havre de paix dans un monde terrible.
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André Page · il y a
L'amour est la plus belle parenthèse.. merci beaucoup Jean :)
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