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Le livre interdit

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Jean Jouteur

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Quand elle vint vers moi, jouant les gamines somnambules, avec son visage de serin au regard pétillant, je ne me méfiai point. Elle souriait, d’une façon discrète, presque contenue, comme, pour lainer son visage d’une étoffe de mystère. Elle me regardait avec insistance, sans sourciller, avançant lentement, les bras en avant, un livre ouvert à la main.
— Regarde ce que j’ai trouvé, chantonna-t-elle. Ce livre a pour titre « Traité d’agriculture et de jardinage »
Inquiet, je regardais autour de moi. Ici, il fallait se méfier de tout et aussi de tous. Sur les murs fleurissaient les redoutables orchidées aux pétales d’antennes. Bourgeons-espions reliés directement au centre d’écoute, il ne fallait jamais les oublier.
— Eléa ! Tu es folle. C’est un livre interdit ! Où l’as-tu déniché ?
Soufflant un « Chut » léger pour me faire comprendre qu’il fallait me taire, elle mit un doigt sur sa bouche puis me fit un clin d’œil complice. Bon sang qu’elle était belle ! Elle possédait ce je-ne-sais-quoi qui rend certaines filles plus belles encore. Elle chuchota un simple « Suis-moi », se retourna et enfin s’éloigna. Tremblant d’effroi devant le risque que nous prenions, je la suivais. Je ne pouvais la laisser seule. Je croyais pouvoir la protéger, la convaincre de rebrousser chemin avant qu’il ne soit trop tard.
Une maison en ruine de l’époque ancienne. Voilà donc ce qu’elle voulait me montrer. Il n'en restait que très peu dans la zone humanisée, peut-être deux ou trois devenues musées de plus en plus rarement visités. Les objets que jadis les hommes utilisaient pour travailler la terre n’intéressaient plus personne. D’ailleurs très peu se souvenaient de leur utilité. Peut-être quelques érudits ou passionnés illuminés qui préféraient se taire. Les secteurs agroalimentaires réglementés, qui s’étendaient à perte de vue derrière leurs miradors et leurs rangées de barbelés, effrayaient par leur mystère. L’alimentation était un sujet tabou. Les ouvrages la concernant étaient censurés. Au même titre que la recherche en armement, les bases secrètes militaires, l’alimentation était monopole étatique, protégé et géré par les hommes du SPAR : « Section de protection de l’alimentation réglementée ». De la terre artificielle, désinfectée chaque matin, des ouvriers spécialisés, triés sur le volet, extrayaient de précieuses et mystérieuses plantes, qui sous la main de chimistes assermentées, devenaient aliment de base de notre société.
— C’est ici que j’ai trouvé ce livre me confia-t-elle
— Tu ferais mieux de le jeter et de l’oublier. Retournons aux unités d’habitations.
Ses yeux brillaient d’une lueur nouvelle, d’un éclat presque triomphant.
— Tu n’as rien compris, lança-t-elle d’une voix ferme, on nous ment depuis des siècles. Inutiles les désinfecteurs, inutile le programme ASA (Alimentions Stérilisée Améliorée), la terre naturelle est productive.
Pour la première fois, je la prenais dans mes bras, puis, une main posée sur chacune de ses épaules, je l’éloignais un peu de moi. Interrogative, elle me regardait. Ne cherchant nullement à se dégager, elle attendait la suite. Sur un ton que je voulais « Grand frère moralisateur », je tentais de la raisonner.
— Tu vas trop loin Eléa. Même si un quelconque produit pouvait sortir de cette boue, il serait immangeable et sans doute mortel. Ce livre t’a bouleversée. Tu voudrais que ses théories soient fondées, mais, tu te trompes. Même s'il y a très longtemps c'était vrai, aujourd'hui, cela ne l'est plus. La terre est morte. Elle ne peut plus rien nous apporter.
Doucement, elle se dégagea, secoua deux fois la tête.
— Ne crois pas ça, viens.
Nous contournâmes le tas de pierres sur lequel bizarrement un plancher tenait encore. Je devinais dans une anfractuosité du mur qui naguère devait être un placard, une malle de bois, grise, sale, très abimée.
— C’est dans cette caisse que tu as trouvé le livre ?
Elle ne répondit pas. D'un geste décidé, elle écarta un rideau de branche. Nous débouchâmes dans une sorte de clairière, à l’abri des regards.
— Attention où tu mets les pieds, prévint-elle.
Stupéfait, je contemplais le sol. Sur la terre, fraichement retournée, humide, quelques rangées de plantes inconnues, bien alignées, lourdes de fruits ou de légumes, me défiaient. Eléa visitait son potager, lançant des mots sans signification.
— Ça, c’est des tomates, ça, c’est des haricots, ça, c’est du persil et ça, c’est des poireaux.
Et la litanie continuait.
— Presque deux ans que je travaille sur ce coin de terre, grâce à ce bouquin qui me dit comment faire. J’ai même trouvé des graines, un vieux jardinier qui en possédait me les a confiées.
— Tu es folle ! Détruis tout ça !
Elle libéra ce qu’elle appelait une tomate puis me la tendit.
— Goûte !
Je pris cette chose écœurante dans la main. Il m’était impossible d’obéir à son ordre. Délicatement, elle libéra un second fruit. Avant même que je n'eusse le temps de réagir, elle le croqua avec une sensualité provocante, puis, lentement, avala la chair. J’étais fasciné.
— Tu vois, je ne meurs pas. Ce n'est pas la première fois que j'en mange.
Je me résignais à l’imiter. C’est pourtant vrai que cette gourmandise était bonne, beaucoup plus savoureuse que les pilules nutritives ou que les cubes dessert. Vaincu, je l’aidais à ramasser sa récolte.
Elle me prêta le livre. Je l’appris presque par cœur. Dans les ruines, nous venions souvent, exploitant ensemble notre jardin secret. Nous apprîmes à cuisiner les légumes et les fruits qu’il produisait. Nous fîmes des festins frugaux d’une qualité rare. Nous n’étions plus qu’un, partageant notre savoir, cherchant comment le diffuser. Aux amis les plus sûrs, nous distillions quelques allusions, souvent ignorées. Un jour, elle n’est pas venue à notre rendez-vous. Je ne l’ai jamais revue. Un matin, les flic du « SPAR » sont venus me chercher.

PRIX

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Nualmel · il y a
Quand on commence un récit d'anticipation, c'est vertigineux d'imaginer les possibles. Sont-ils tous aussi noirs ?
Au-delà de l'invention, votre texte est vivant, les dialogues le rendent réel. La fin est un peu abrupte, c'est le format ttc qui veut ça...

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Jean Jouteur · il y a
Merci Nualmel
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Nectoux Marc · il y a
Beau récit et bienvenu dans le futur. Chaque mot est venu frapper ma conscience avec un bruit glacial et métallique. Bravo Jean. Mes 5 voix.
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Jean Jouteur · il y a
Merci Marc
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Françoise Mornas · il y a
Mes 5 voix sans hésitation pour ce beau texte, très bien écrit, et qui se veut récit d'anticipation et peut au début faire penser à Fahrenheit 451... mais cette anticipation n'est-elle pas déjà entamée ? Les enfants qui ne savent plus ce qu'est un "vrai" légume ou qui pensent qu'un poisson, c'est rectangulaire avec de la panure dessus, ça existe déjà. En de nombreux endroits, la terre agricole ravagée par des décennies de chimie est "morte", ne contenant plus aucune vie organique "naturelle". Heureusement que nous pouvons encore réagir avant qu'il ne soit trop tard...
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Jean Jouteur · il y a
Merci Françoise pour ce commentaire
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Kiki · il y a
belle récolte..... Vous récoltez mes 3 voix que j'ai. Bravo.
A l'occasion si vous voulez visiter les entrailles de la terre je vous invite à aller lire le poème 'les cuves de Sassenage". Merci d'avance

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Jean Jouteur · il y a
Merci Kiki... Les entrailles de la terre ? je suis partant, c'est évident !
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Brun's Cos · il y a
Un très beau style d'écriture : des strates de noirceur plus profondes que dans une toile de Soulages. Une belle dystopie qui n'est pas sans rappeler Huxley, comme cela l'a déjà été signalé! Mes voix.
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Jean Jouteur · il y a
Merci... Pouvoir rappeler, même de très loin, Huxley, me touche profondément, non seulement pour son œuvre, mais aussi et peut être surtout, pour l'homme qu'il était. Merci !
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Sylvie Franceus · il y a
Alors là, je vous dis bravo !
Ce genre de lecture ne m'est pas familier mais votre style et le choix de vos mots rendent le moment très agréable. J'aime l'étrangeté du sujet et l'interdit franchi et les risques et la complicité entre vos personnages. C'est très réussi

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Jean Jouteur · il y a
Merci Lafée, très sympa votre commentaire
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Tokamak · il y a
On dirait le scénario d’un épisode de la série Black Mirror. J’aime beaucoup. Mes voix pour votre potager.
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Jean Jouteur · il y a
Black Mirror ! une série à consommer sans modération, (sauf peut être pour certaines âmes sensibles) Merci pour cette comparaison !
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Petitefleur · il y a
j'ai beaucoup aimé et tu as mes votes pour ce texte court dont on aimerait connaître la suite ...
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Jean Jouteur · il y a
Merci petitefleur. Partir de ce court texte pour en faire un roman, n'est pas tout à fait exclu, mais il va falloir beaucoup cogiter pour ne par emprunter le chemin de ce thème tant de fois parcouru par de talentueux auteurs de SF
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Patrick Peronne · il y a
Un récit SF dans lequel on peut retrouver les traces de grands bouquins comme 1984, La route, Soleil vert et autres... réussi et à la lecture agréable. Mon vote
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Jean Jouteur · il y a
1984, soleil vert, le meilleur des mondes, un bonheur insoutenable, tant de bouquins, c’est vrai, qui m’ont profondément marqué ! (et que j’ai lu et relu) merci Patrick.
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Jose · il y a
Une plongée poétique et tendre dans un cauchemar (avec lequel toute ressemblance...) duquel on croit pouvoir sortir, mais non. Espérons que notre réalité n'est que le début d'un mauvais rêve d'où nous aurons tous la force et la détermination de sortir.
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Jean Jouteur · il y a
L’avenir décidera, et comme aimait à le dire Arthur C Clarke, qui est pour moi La Référence : « Rappelez-vous bien qu'il ne s'agit que d'une œuvre de fiction. La vérité, comme d'habitude, sera encore bien plus étrange. Merci Jose
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