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Le dernier combat

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FINALISTE
Sélection Jury

Elle attend, indécente et lascive, les yeux mi-clos mais encore éveillée, alanguie sur des coussins recouverts de fausse soie rose.

Elle attend, dans la semi-pénombre avec, ici et là, des bougies coincées dans des goulots de canettes de bière parce que trois ampoules manquent au lustre et aussi parce qu'elle a tout prévu. Ça sent la cire d'église et le froid constant, le linge humide étendu d'un mur à l'autre, les factures impayées et le chauffage d'appoint.

Elle attend, insolente et vulgaire à souhait, paupières lourdes mais encore consciente, si lamentablement parfumée et peinte à outrance, si maladroitement étendue sur le clic-clac bancal comme une débutante dans un mauvais film érotique à qui on a dit de s'allonger et d'attendre son partenaire, le coude négligemment posé sur le tissu taché.

Elle attend, encore un peu combattante, face au sommeil qui petit à petit l'emprisonne, la main ouverte contre sa tête lourde, si lourde, si abîmée et ô combien tourmentée.

Béate et boudinée dans la fausse dentelle ajourée d'un ensemble coquin et soldé qu'aucune autre femme n'oserait porter, elle attend son homme, à présent lasse et presque inanimée, une poupée prête à l'emploi, docile et à demi absente, étirant chaque minute son bras tout engourdi car elle ne peut garder la pose ainsi très longtemps.

Dans l'impudeur de sa tenue, elle attend son mâle en patience, toute offerte et voluptueuse car elle sait que cela lui plaît. Elle attend sa brute épaisse toute en rut et sans caresse, car elle sait que cela l'excite mais, cette fois-ci, il ne la cognera pas ; elle a tout prévu et hier elle a juré devant la glace. Elle a craché du sang dans le lavabo. Elle a scellé un pacte avec celle d'en face au visage tuméfié, entre les éclaboussures de dentifrice et le verre piqué.

Il est de ceux qui prennent leur plaisir comme ils veulent, à toute heure, sans demander avis, quand ils en ont envie, de cette pulsion soudaine et bestiale qu'ont les êtres velus démunis de douceur. Il est de ceux que les infirmiers camisolent les nuits de pleine lune afin qu'ils n'égorgent pas leurs voisins de chambrée, de ceux qui hurlent du fond du couloir qu'on les libère et dont le cœur ne bat que par instinct de survie car à l'intérieur tout est sec, vide et mort.

Alors, dans un imperceptible dernier souffle, elle attend, se libère de son corps cabossé devenu inutile et s'évade enfin de quelques mètres. Sa tête bascule sur le soyeux des coussins ; son bras se déplie une dernière fois et, tout au bout, une main s'ouvre dans le vide entre la table basse et le rebord du sofa. Quelques cachets dans sa paume roulent puis tombent sur le tapis, rebondissent et stoppent contre le verre d'une bouteille d'alcool vide. Elle pourrait s'enfuir à présent qu'elle est belle et sereine, calme et apaisée ; elle pourrait s'échapper d'ici-bas car les murs n'arrêtent pas les âmes. Mais, comme ces fantômes aux esprits contrariés qui ne peuvent dire adieu, qui tournent et retournent en rond durant des siècles jusqu'à faire claquer les portes et craquer les parquets, elle attend, entre plafond et linge humide. Elle au-dessus, avec elle au-dessous, en dessous ridicules qu'aucun ange n'oserait porter ; mais elle a tout prévu. Alors elle attend ; elle l'attend.

Et soudain, elle entend ; elle entend son pas lourd et hésitant dans l'escalier, cet escalier qui tourne et retourne la tête d'un homme déjà bien enivré. Elle entend son pied qui trébuche contre le paillasson, ses mains maladroites qui cherchent et tâtonnent. Puis, violemment, la porte qui s'ouvre.

Et soudain, elle sent ; elle sent la bière, la sueur et l'envie de frapper. Elle voit comme une âme peut voir au-delà des yeux, au plus profond des êtres, et le sourire qu'il affiche ne la trompe pas. Elle sait la violence à fleur de sa peau qui suinte sous le T-shirt, toute une armée de muscles prête à l'assaut, au moindre mot de travers.

Il entre, grimace et s'approche ; il salive en l'observant comme regardent les affamés le festin. Mais elle a tout prévu. Elle va lui en faire baver, jusqu'aux commissures de ses lèvres ; elle a juré devant la glace.

Il se penche et pose ses gros doigts comme pour tâter la marchandise. Elle est encore tiède. Il la bouscule un peu puis la secoue mais elle ne bouge pas. Et l'âme au-dessus rit à gorge déployée, de ces éclats de rire silencieux qui font frémir les petites culottes et les torchons pendus.

Il recule ; le linge frissonne. Il s'approche à nouveau, pose un genou au sol avec une balle en plein cœur. La porte laissée entrouverte claque alors de joie ; les bougies vacillent et dansent lorsqu'il s'affaisse enfin, bête en larmes, aux abois. Il est à terre à présent, blessé à mort, tout recroquevillé contre le sofa avec dans ses bras le corps éteint mais radieux de celle qui l'a vaincu sans arme et sans violence, juste par le manque de l'autre car il ne pourra vivre sans elle, c'est certain. Il va mourir pour le restant de ses jours ; elle brillera pour le restant de ses nuits, haut dans le ciel.

Alors, comme ces fantômes aux esprits soulagés qui ont réglé leurs comptes, elle peut partir enfin car elle sait qu'elle vient de gagner le dernier combat.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Dva2tlse · il y a
Super, dément.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Sandrine Michel · il y a
J'aime bien ce genre, mes voix
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Miraje · il y a
Avec un max. pour cette lutte finale.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci!
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Claire Bouchet · il y a
J'ai lu votre texte avec attention et malgré sa noirceur, je trouve qu'il exhale une forme d'optimisme : tout se paye et n'est pas toujours vainqueur qui croit. Une forme de victoire pour cette femme au vu des supplices endurés.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci pour votre critique.
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Corinne Vigilant · il y a
Une femme meurtrie, brisée dans une mise en scène qui n'en est pas une ! Une histoire bien écrite et qui se lit aisément, malgré une fin attendue. J'ai aimé votre texte ! Bonne chance pour cette finale !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je vous remercie de votre commentaire .
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Samia.mbodong · il y a
Le décor de la pièce est glauque, ces vies sont glauques vous nous transmettez de fabuleuses images de ces existences terrifiantes.
Et en toile de fond vous dénoncez ces violences faites aux femmes.
Alors on ne peut que soutenir ce texte engagé.
J’aime beaucoup, je soutiens.
Bravo et merci.
Samia.
ps j’ai un texte en jeu

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonne remarque , j'apprécie. j'irai vous lire bientôt.
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Cri · il y a
pour les victimes merci
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de ces quelques mots.
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Patrick Gibon · il y a
un texte qui "cogne" et nous heurte aussi, l'auto-défense nécessaire pour qu'une femme ne meurt pas sous les coups (entre deux et trois par jour en ce moment en France!!). et pour le tout une écriture magnifique, bravo!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
flatté du commentaire. merci !
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Ginette Vijaya · il y a
Votre écriture sait montrer la violence et l'horreur. Chaque mot est un coup de poing . La vérité, rien d'autre .
Bonne chance et je vous souhaite une bonne finale .

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci à vous.
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Daniel Nallade · il y a
Re-soutien pour ce texte qui mérite cette finale!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup ; j'apprécie votre soutien.
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