Le crabe a une démarche de cowboy

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Sans mots, je ne tiens pas debout. C'est pourquoi sans l'écriture, je reste couchée.  [+]

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Je suis une sorcière, une monstresse, une amazone. Je suis l’être en mutation à qui on va arracher des morceaux de chairs. Je suis animal, réduite à l’état de corps, steak haché qui se conjugue parfaitement avec la purée, et dans laquelle on forme de sa cuillère, le cratère, pour que puisse y couler le sang. Je suis cet être qui ne se reconnaît plus dans les miroirs, mon identité est floue, je ne sais plus me regarder ni dans l’objet ni dans le sujet, mi-ange mi-bête, je côtoie autant la mort que la vie. Je suis devenue insomniaque, j’ai besoin de goûter toutes les saveurs de la vie, car je ne sais pas si je reviendrais de ce long périple. Et si j’en reviens, je marcherais de biais, tel le crabe en train de me dévorer les seins, je prendrais la tangente, sans jamais me retourner. Non sans jamais me retourner, car je n’ai plus le temps.

10 années sont passées, je me souviens encore de l’ambiance de cette journée. Il faisait gris, un couvercle immense était posé sur le ciel, obscurcissant le paysage et la journée. Puis il se mit à pleuvoir. Puis on m’annonça un cancer. Je n’avais pas 40 ans, et on allait me mutiler dans les jours futurs. Le crabe me grignotait, il fallait agir vite.

Le couperet était tombé, je n’avais pas d’autres choix pour pouvoir vivre que d’accepter la mutilation de cet obscur objet du désir : le sein gauche. Mon sein, celui proche du cœur, cet objet du fantasme originel, fantasme de maîtresse, entre maman et putain.

Je suis sortie seule de cet hôpital, j’ai marché sous la pluie, je n’ai pas pleuré, à la place, j’ai chanté. Et le tonnerre a grondé. Telle la démarche du crabe, j’ai marché en reculant, de biais, tel un cowboy assoiffé dans la steppe, j’ai fui mon ombre, et j’ai couru vers la puissance de l’ivresse. J’ai beaucoup bu ce soir-là, et ce dont je me souviens, c’est de cet homme, accoudé au comptoir, et à qui je me suis confiée. Il sortait de nulle part, portait des santiags et une veste en daim à franges, un chapeau de cowboy, et buvait du whisky. Un homme-cliché, un saint hors du temps placé sur mon chemin que je n’ai jamais revu.

Un mois après, je me faisais opérer. Seule. Je ne voulais pas voir la pitié dans le regard de mes proches, et en plus de la chimio, l’idée d’une aide éventuelle me faisait vomir. J’avais tort, mais j’étais fière et jeune.
Sans cheveux, maintenant sans sein gauche, je suis sortie, brinquebalante, déconnectée, absente aux autres parce qu’absente à moi. Mon identité flottait devant les miroirs, et devant l’apparition de mon visage, l’image s’évanouissait. Je ne me reconnaissais plus. Je m’étais perdue dans un horizon invisible où le soleil ne brillait plus.
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