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« Driiing ! Driing ! Driiiiing !! » Ma sonnette d’entrée n’avait pas retenti depuis si longtemps que je me rendis d’abord à la cuisine pour voir ce que j’avais pu oublier dans mon four. Réalisant que rien ne cuisait, je me précipitai vers la porte de l’appartement, curieux de découvrir qui pouvait vouloir me voir. Un commercial usé ? Le remplaçant du facteur qui s’était encore trompé d’étage ? L’ouverture du battant en plastique imitation bois fit apparaître deux dames entre-deux-âges, bien mises, affichant le typique sourire figé de ceux qui se sont auto-convaincus que la vie est belle. Je songeai immédiatement à des Annonciateurs de l’Har-Maguédôn venus me refourguer un kit de survie mais la carte professionnelle que dégaina l’une des visiteuses coupa court à tout doute. Le logo de la secte des Services Sociaux se découpait sur le morceau de carton qu’elle m’agitait sous le nez, mouvant comme une flamme perpétuelle. Je n’avais pas d’autre choix que de les faire entrer. Sans animosité aucune j’offris le thé à celles qui se présentèrent respectivement comme Psychologue en Rééducation Sociétale et comme Conseillère en Economie Sociale Défavorable. Tout en sirotant le chaud breuvage versé dans le service de table en simili-porcelaine que j’avais constitué semaine après semaine (ne manquait que le numéro cinq, devenu collector à la suite d’un incendie de l’usine bangladaise qui les fabriquait), elles m’annoncèrent avec enthousiasme que le Grand Moment était enfin arrivé. Le gouvernement ne pouvait plus m’assurer mon fastueux train de vie, les Allocations de Survie allaient m’être coupées. Il me fallait comprendre que je ne pouvais pas indéfiniment ôter le pain de la bouche des sous-secrétaires-d’Etat chargés de fixer la longueur des bûchettes de Noël. Sans se départir de leur rictus elles déroulèrent leur discours bien rôdé d’une voix douceâtre. Tout ce qui ne pouvait pas m’être coupé ferait l’objet d’un étalement de remboursement, y compris la réparation des dégradations du logement que j’occupais précisèrent-elles en désignant du regard la bucolique fresque qui ornait le plus vaste de mes murs. Ces dames patronnesses des temps modernes me rassurèrent cependant en m’expliquant qu’il était désormais temps de faire des efforts. Plus de vie, plus de soucis ! Débarrassé de toute activité non-productive, je pourrais enfin me consacrer à plein temps aux programmes de Remise sur le Droit Chemin auxquels j’avais été d’ores et déjà été inscrit par anticipation. Des déménageurs assermentés viendraient sous peu récupérer l’ensemble de mes effets qui seraient mis aux enchères avant que des gardes-chiourmes bénéficiant d’une Qualification en Escorte Conviviale ne m’accompagnent jusqu’à ma nouvelle villégiature. Des foyers existaient pour les handicapés sociaux de mon espèce ; j’y serais bien parmi les miens, à travailler au redressement du Rendement National, à concurrencer les volontaires travailleurs des pays-ateliers. Après quelques années passées dans un de ces Centres d’Accueil Librement Clôturés, et si mon comportement avait été exemplaire, je pourrais alors espérer réintégrer la glorieuse cohorte des prétendants aux crédits à la consommation. J’acquiesçai poliment à chaque élément qui m’était présenté, affichant même ponctuellement un air impressionné devant tel ou tel aspect révolutionnaire de ces Coopératives Autonomes à l’instar de la tenue de régulières réunions des Parasites Anonymes. Il ne me restait plus qu’à apposer ma signature au bas de la page qui m’était présentée (ou de dessiner un smiley souriant si je ne savais pas écrire mon nom). Je m’emparai du stylo et le laissai flotter au-dessus du papier officiel. « Je ne sais si j’en suis digne... » lâchai-je en levant les yeux vers mes hôtes et en reposant le stylo. Leur sourire glaçant se transforma en sourire glacé. Elles précisèrent que je pouvais évidemment refuser mais une telle opportunité ne me serait pas proposée une seconde fois. Pis encore, si je ne saisissais pas ma chance tout de suite, je serais définitivement rejeté en Périphérie, là où ne règne que la verdure, à voir, à boire et à manger. Non pas la noble verdure des gîtes de campagne et des producteurs bio mais celle de la mousse qui poussent sur les pierres abandonnées et les plaies non-soignées des bannis de la Civilisation. L’enfer des improductifs m’était promis si je renonçais au purgatoire des Laborieux. Je les rassurai cependant tout en me levant et en les poussant gentiment vers la sortie ; ma paraphe viendrait compléter leur dossier dès le lendemain matin, à l’heure où les videurs de cubes viendraient accomplir leur œuvre. Lorsque la porte se referma et malgré ma promesse de ranger au mieux pour faciliter le travail des déblayeurs, la mine de mes bienfaitrices avait perdu tout caractère avenant. Seule leur réglementaire maîtrise leur interdit de me menacer de façon peu courtoise. Il était temps pour moi de changer d’air. Je n’avais pas le temps de transformer le dossier en collage artistique et il finit dans la poubelle dédiée aux fibres cellulosiques. Je sortis sans tarder le sac d’évacuation préparé depuis que j’avais visionné un documentaire sur les survivalistes. Il contenait mes biens les plus précieux : un t-shirt délavé floqué du nom d’un magasin de sport fermé depuis belle lurette, une clé USB contenant toutes les photos de ma vie, une vieille édition de poche d’un nouvelliste italien... Je fermai derrière moi et jetai les clés de l’appartement dans la première bouche d’égout croisée. Mes meubles en kit ne me manqueraient pas. Me réintégrer ? Quelle drôle d’idée avaient-elles eu là ! Comme si j’aurais pu accepter de m’endetter pour me payer de nouvelles chaînes.

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Palim · il y a