La traque

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Une bise froide parcourt cette histoire de bout en bout, elle accompagne le lecteur au cœur de la montagne et le laisse parcourir la nature sauvage

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"Les écritures sont les antidotes qui résultent des bouleversements de notre sacralité, puisse que le futur y soit déjà inscrit." "Los apocrifos son antidotes que resuelven los trastornos  [+]

Image de Printemps 2020

Les premières neiges de l’automne saupoudraient déjà le sommet du mont Pelat, là-haut à trois mille mètres d’altitude. À l’affut derrière un bosquet de mélèzes, Jean observait les deux camionnettes, une bleue et une verte, qui redescendaient sur la route sinueuse vers Allos. Encore un constat de gendarmerie, encore une expertise des agents assermentés, encore du sang sur l’alpage, encore des bêtes égorgées. Ce macabre scénario était devenu coutumier. Jusqu’à quand allait-il encore se répéter ? « Attaque de gros canidé », les euphémismes des rapports officiels le mettaient en rogne, les subventions allaient encore éponger les dégâts, mais c’en était trop ! La litanie des mots le saoulait : « Convention de Berne, tirs sélectifs, quotas, bobo écolos »… Qu’est-ce qu’on en avait à foutre ?!

Il rangea ses jumelles dans leur étui, ramassa son sac à dos, vérifia que la longue housse de toile verte y était bien arrimée, réajusta ses guêtres. Pour lui, sa décision était prise. Au loin vers l’est, la cime de la Bonette se parait déjà des lueurs du couchant ; dans deux heures il ferait nuit, dans deux heures il serait à la cabane du lac, dans deux heures la traque commencerait.

Depuis son enfance, Jean courait les montagnes avec son oncle, un berger éleveur de brebis. Vallons, crêtes, forêts et sommets du Mercantour n’avaient plus aucun secret pour lui. Il savait lire le paysage d’une combe escarpée pour la traverser, il avait appris à pister le petit gibier, soigner les brebis, porter un agneau sur ses épaules jusqu’à l’alpage. Plus tard, l’oncle l’avait initié à la chasse au chamois. À peine adulte, Jean savait tirer une bête à plus de cent mètres.
C’est dans ce monde minéral, d’une beauté brute et sauvage, qu’il se plaisait et évoluait aujourd’hui avec une aisance que lui envierait n’importe quel guide de haute montagne. Sa connaissance parfaite de la montagne en toute saison, sa force physique, son enthousiasme débordant lui prodiguaient une vigueur et une force d’âme inégalables.
Solide, audacieux, il avait développé des facultés intuitives propres au milieu qu’il fréquentait. Dans la force de l’âge, Jean fonctionnait aujourd’hui plus à l’instinct qu’à la spéculation.

Une bise froide dévalait des cimes dans la nuit sans lune, des myriades d’étoiles tendaient le ciel d’un drapé scintillant. Assis sur le banc devant la porte de la cabane, Jean attendait, tous les sens en éveil. Le frémissement du vent dans les mélèzes, le couinement d’un loir, le clapotis de l’eau sur les berges du lac, il saisissait clairement tous les signaux de la vie ; et plus haut encore, sur les pentes de la Bonette, une pierre qui ricoche dans l’abîme, un tourbillon de vent sur les arêtes. Totalement en symbiose avec la nature, Jean sentit enfin le signal particulier de la bête, un jeune mâle solitaire qu’il pistait depuis plusieurs jours.

L’aube était encore loin, et c’est à la lueur du ciel étoilé qu’il se mit en chemin vers le haut du vallon. Libéré de son barda, il arma sa carabine et se faufila silencieusement parmi les buissons de vernes qui couvraient les pentes abruptes. Attentif au moindre bruit, évitant de froisser les feuillages, il progressait délicatement, sans un souffle, aussi discret qu’un grand fauve à l’affut. Un lièvre variable déjà moucheté de poils blancs coupa son chemin sans même l’apercevoir ; plus loin, une chouette chevêche en chasse le frôla de ses ailes. Tout ce monde de la nuit s’affairait sur des traces invisibles, mais bien réelles. Sur le qui-vive, comme toutes les créatures qu’il devinait sans les voir, Jean progressait à pas de loup, en parfaite union avec le monde de la nuit. Dans ces moments propices, il parvenait a intérioriser totalement le milieu dans lequel il progressait, corps et âmes confondus dans un unique dessein : la traque.

C’est en rampant qu’il parvint sur la crête, il roula sur lui-même pour se caler contre un rocher et se positionner sous le vent qui soufflait en sa faveur. Le loup était proche, de l’autre côté, il le savait sans l’avoir vu.
À cet instant précis, allongé, détendu, il se concentra sur sa proie toujours invisible, mais bien présente à son esprit. Dans une sorte de méditation, il s’adressait à la bête par la pensée, lui rendant un honneur qu’il lui dédiait du fond du cœur, mais la condamnant irrémédiablement. Très lentement, silencieusement, il se glissa sur l’herbe drue jusqu’au fil de la crête. Épaulant délicatement son arme, l’œil collé à la lunette infrarouge, le doigt sur la détente, il balaya lentement la pente opposée. Le temps s’arrêta, le jeune loup mâle était dans sa ligne de mire, seul, fouinant dans un terrier de marmotte. Sans appréhension, mais avec une certaine émotion, Jean contemplait la bête à la lumière infrarouge de son arme. C’est au moment précis où son doigt allait appuyer sur la gâchette que le loup tourna la tête dans sa direction et fixa Jean, immobile.
La bête aussi avait senti la présence de l’homme et, bizarrement, elle n’avait pas fui, préférant vaquer à sa chasse nocturne.
Longues minutes d’observation, la nuit était immense, la voûte céleste pâlissait déjà vers la frontière italienne, l’homme et le loup se faisaient face. Qui avait le pouvoir sur l’autre ? Quel pouvoir possédaient-ils l’un et l’autre ? Qui aurait cru qu’à cet instant, par une nuit sans lune, dans le massif du Mercantour, à plus de deux mille mètres d’altitude, un homme et un loup établiraient ce dialogue silencieux ? Deux chasseurs, à armes égales ? Peut être pas, mais qui de l’un ou de l’autre avait les meilleurs réflexes ? À ce moment précis, nul ne sait qui aurait été le plus rapide.

Jean posa alors sa carabine, une risée de vent venait de rompre le silence, l’obscurité reprit ses droits, l’homme et la bête se firent face sans plus se voir. Un jappement retentit dans la nuit, il désarma sa carabine, s’allongea sur le dos et contempla le ciel étoilé qui s’étiolait dans la rosée de l’aube.

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Lili Caudéran · il y a
Ce très beau texte méritait vraiment d'être récompensé. Sincères félicitations.
De plus, cette histoire me rappelle beaucoup les quelques années que j'ai passées dans le haut Var loin du monde et du bruit...

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Bubo Bubo · il y a
Je découvre ce magnifique texte, vivifiant et surtout plein d'espoir sur la rencontre entre deux mondes, celui des hommes et celui de l'animal sauvage. Je m'en vais contempler le ciel. Merci et félicitations !
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Paul Marie · il y a
place de laureat merité pour ce beau texte, et quelle belle confrontation, bravo
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations Gérard !
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci Patricia
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Gérard Jacquemin · il y a
Je publie ci dessous l’analyse de mon ami Jean Jacques de ABCEDITIONS qui trouve un prolongement pertinent à mon récit
« Félicitations, Gérard. Ton texte mérite cette consécration, je suis heureux pour toi. Avec le récit que tu fais nous entrons de plein pied dans un des aspects les plus noirs de nos sociétés : le droit de tuer. Je lis Achille Mbembé à ce sujet de la « nécropolitique », et c'en est affreusement vertigineux, toutes ces pistes où il nous entraîne et dont toi, peut-être sans le savoir, traite un moment crucial : le renoncement, d'autant plus puissant qu'il est à la fois soudain, non expliqué, non justifié, et à contre-courant de la démarche du personnage parti expressément dans la montagne à la recherche de ce loup devenu gibier – ou cible – à abattre.
Merci à toi pour ces lignes «

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Mireille Bosq · il y a
Compliments, je suis ravie de vous voir lauréat, j'avais énormément aimé cette histoire
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Mome de Meuse · il y a
Heureuse de voir ce très beau texte dans le palmarès. Merci pour ce bon moment de lecture.
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Juliette Coinaud Begouen · il y a
Je viens de le lire à mes fils ils ont bien aimé ! Bravo
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Ikouk OL · il y a
Je renouvelle mon admiration pour ce tres beau texte et vous félicite pour ce palmares!
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci , c'est la première fois pour moi.
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Ikouk OL · il y a
Votre joie doit être encore plus grande!
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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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Gérard Jacquemin · il y a
merci

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