La taupe

il y a
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En compétition

Auteur amateur de 26 ans qui trébuche, rate, tente, recommence... Qui fait de son mieux pour donner corps aux idées qui se bousculent dans sa tête. Espérant vous distraire un peu au passage.  [+]

Image de Printemps 2021
« Monsieur 37 857 345, nous avons le plaisir de vous informer que votre compte vient d’atteindre le crédit suffisant afin de bénéficier de notre offre exceptionnelle qui prendra fin dès demain. N’hésitez plus ! Et validez dès maintenant le formulaire en pièce jointe de ce mail si vous souhaitez en profiter ! »
Éberlué devant mon écran, les yeux qui plissent nerveusement, agressés par la lumière matinale de l’ordinateur. Une curieuse brume qui s’échappe de lui, qui chatouille l’obscurité et se diffuse timidement dans mon neuf mètres carrés, tentant de rivaliser avec la loupiote rouge qui domine ma porte d’entrée.
La mâchoire en suspens, la cuillère pleine de céréales compactes et gluantes qui attendent. La couverture encore sur les épaules, j’ai envie de briser cette molle carapace et de hurler de joie, mais ma gorge est exténuée rien qu’à cette pensée. Ne plus prononcer le moindre son depuis des lustres l’a quelque peu engourdi. Je me contente d’un murmure, à peine audible. Un chuchotement extatique.
Ma main tapote sur la souris, le curseur ne quitte pas la commande sans oser franchir le pas. Je savoure le moment peut-être, mais commence aussi à trembler. Je crois que la peur s’invite. Et pourtant... Enfin !

Je repense à ce jour. Celui où de telles offres étaient apparues pour la première fois.
Une curieuse société sortie de nulle part, délivrant ses promotions colorées en musique à l’armée de zombies que nous étions. Dubitatif, j’avais creusé le sujet plusieurs semaines parmi les millions d’articles relatant le phénomène. Seulement, toutes les informations disséminées sur la toile se perdaient en contresens. Certains parlaient d’une vulgaire arnaque et d’autres d’une vraie raison de vivre. Heureusement, un communiqué de l’administration avait fini par nous éclairer.
L’État avait accordé à cette seule entreprise le pouvoir de lever l’Interdit. Tout ce que nous avions à faire, c’était satisfaire au paiement délivrant l’autorisation. Simple, n’est-ce pas ?
Mais le paiement était exorbitant, trouant les poches désespérément vides des citoyens. Après tout, il fallait bien que le pays trouve une façon de continuer à faire circuler la monnaie... Et quoi de plus juteux qu’une telle proposition ?

Que de sacrifices pour ne pas attendre toute une vie. Un repas par jour, le plus souvent frugal. Aucun chauffage et une utilisation spartiate de l’électricité. Uniquement pour cet appareil qui surchauffe et grésille depuis maintenant cinq ans. Grâce auquel j’ai pu remplir d’innombrables microtâches de gestionnaires pour d’autres entreprises. L’outil qui m’a permis de réunir une telle somme, appuyé par ma qualité de comptable et mes travers d’économes.
200 000 crédits ! Le premier prix sur l’interminable liste d’options que la société avait augmenté au fil des ans. Aucune possibilité d’emprunt, pas de facilité de paiement, versement unique et intégral. Inconcevable pour la quasi-majorité d’entre nous.
Et j’avais la chance incroyable de profiter d’une ristourne exceptionnelle de 50 000 crédits en ce 6 février, jour du Sirocco.

Je viens d’appuyer. Le souffle coupé, la main crispée, quelques secondes de plus, et j’entends.
Le verrou ! Je me retourne brusquement et constate que le voyant a pris une couleur verdoyante, chaleureuse. Je sens des picotements au coin des yeux, mais je ne prends pas le temps de sécher ces futiles larmes et fonce dans mon armoire avant d’en arracher un manteau grignoté par les mites. Elle laisse échapper un couinement désagréable, elle n’apprécie pas d’être sortie de sa tranquille léthargie. Mais je n’entends rien. Moi, l’amas de terre, je vais quitter les profondeurs. Je tourne la poignée.

Aussitôt baigné dans une atmosphère brunâtre qui me consomme, comme si je brûlais intérieurement. L’impression que le paysage est recouvert d’un filtre sépia. Ce mélange de rouge, de jaune et de noir rappelant de vieilles photographies. Le vent du Sahara qui repeint de ses grains de sable la ville.
Je tourne dans tous les sens, respire, constate que la vie a continué de s’épanouir durant notre exil. Les arbres ont grandi, se sont renforcés, les plantes et les fleurs ont éventré le goudron et recouvert le pavé. Je respire encore, et constate qu’un renard s’enfuit, surpris par mon intrusion dans sa partie de chasse. Je respire sans m’en lasser, et m’étourdis de toutes ces odeurs disparues, si différentes de mon remugle quotidien.
J’aperçois du coin de l’œil un couple au loin qui m’observe avec méfiance. Incompréhensible spectacle que d’apercevoir un quinquagénaire émacié qui danse au son du vent au milieu d’énormes buissons qui ont englouti toutes les voitures abandonnées. Ils ne peuvent pas comprendre, eux, les privilégiés.

Une alarme ? Déjà ! Ma porte, qui se trouve à une vingtaine de mètres, s’est mise à rugir. L’écho résonne à travers toute la ville, je sens tous les regards emmurés braqués sur moi. Ce n’est pas possible, il me reste encore du temps ! Deux minutes, au moins...
« Monsieur 37 857 345, votre autorisation de quitter l’isolement vient de s’achever. Je vous somme de rentrer chez vous immédiatement ! »
Immobile, j’envisage de m’enfuir à toute volée dans les ruelles sinueuses en espérant trouver un abri pour profiter de ce paradis encore un peu. Juste un peu, et je retournerai à l’intérieur. Promis. J’entame un pas, une balle ricoche à un centimètre de mon pied.

Vaincu, je marche lentement jusqu’à ma porte. Je referme, et la loupiote redevient rouge. J’entends le verrou s’activer, m’emprisonnant définitivement.
150 000 crédits pour dix minutes dans le monde extérieur.
La seule entorse possible à la mise sous quarantaine de la population. La seule solution trouvée face à la catastrophe épidémique qui avait fait de notre vie un enfer il y a quinze ans. Et depuis... Depuis seuls ceux qui en ont les moyens peuvent contourner cette consigne.
Dans le noir, je reste immobile quelques minutes, puis pousse un soupir, l’œil sec.
Fini de s’amuser apparemment. La vie doit reprendre.
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Philippe BAUDIER · il y a
Habile récit d'anticipation qui nous montre une société totalitaire. Optimiste, je dirai que cela permet aussi de relativiser le confinement actuel. Belle écriture.
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Norsk · il y a
Terriblement angoissant! Le récit de peurs qui commencent à nous grignoter... (non sans raison)
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De margotin · il y a
Mon soutien
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Mickaël Gasnier · il y a
Espérons que ce texte ne soit que science-fiction et non anticipation ^^.
En attendant je vais rédiger une autorisation de sortie avant.
À bientôt Thomas sur nos lignes si le coeur vous en dit.

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Francine · il y a
J'espère que la porte restera ouverte. Vision angoissante d'un avenir où l'homme n'a de contact que par écran interposé. Lueur blafarde, isolement ... non merci !
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Fred Panassac · il y a
Texte dystopique lié à la pandémie, le suspense est là mais il y a des questionnements dans ce récit où la société semble continuer de fonctionner alors que le monde extérieur est englouti sous la végétation. Il n’y a pas que les « zombies », mais des « privilégiés » dont on se demande ce qu’ils font.
J’ai aimé les descriptions et les détails comme le manteau, la porte, la dernière phrase ironique, cette histoire est bien flippante et donc réussie.

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Mome de Meuse · il y a
Quelle plongée vers le futur! Impensable, hein?J'en frissonne encore.
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Encarnita Martos · il y a
T'inquiète ! Nous irons vider les poches des nantis. Après tout, au lieu de tourner en rond, il suffit de réfléchir et réfléchir encore en nous éloignant des codes établis. A pas feutrés, s'entend....
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Randolph B. · il y a
Je me permets de répondre ici, sur la page de Thomas: j'adhère à votre commentaire !
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Encarnita Martos · il y a
Merci beaucoup.
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Bisabelle · il y a
J'espère que cela restera de la SF.Bien vu
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Choubi Doux · il y a
Super !!! Vision bien décrite de ce qui nous attend.

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