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Un gorille. Un gorille, et sur son dos, un toucan. À quatre pattes, l’imposant primate montre son côté gauche, dans la posture familière : torse en avant, longs bras tendus en appui sur les doigts repliés, dos descendant vers un arrière campé sur des pattes plus courtes. Tout aussi immobile, le toucan, vu pareillement, se tient au niveau des reins. Figés dans leur attitude, les deux tournent leur tête vers l’objectif et semblent la regarder.

Aujourd’hui, elle s’était enfin résignée à faire du tri dans de vieux papiers. Assise au bord du canapé de son salon, elle les séparait en deux piles : à gauche, à garder ; à droite, à jeter. C’est alors que l’image s’échappa d’une liasse disparate qu’elle manipulait et arriva sur ses genoux. Elle la scruta quelques instants, la tête vide, les mains pleines des reliques d’un passé révolu depuis longtemps.
La cartoline fait penser à une carte postale, mais au dos, pas d’emplacement réservé à l’adresse ni au timbre. Des signatures, pour la plupart illisibles, ne lui apprennent rien. La reproduction d’un tableau ? Une impression, comme un souvenir, revient du fond de sa mémoire. Est-ce une photo ? L’arrière plan de végétation uniforme ne révèle rien d’autre que des taches indistinctes d’un vert changeant, comme s’il s’agissait d’un décor peint. Et puis la couleur du pelage qui, noir à première vue, semble tirer sur le violet. Cependant, certains détails, comme les plis de la face du gorille ou le bec de l’oiseau, sont parfaitement réalistes. Ce qui la gène le plus, c’est cette impression de rigidité qui se dégage, que l’on n’attend pas de la part d’animaux.

Soudain, tout lui revient. Coup de poignard au cœur. Après tant d’années, elle revit la scène. La première fois qu’elle tint cette photo. Au temps de la vraie vie. Elle lui demanda d’où elle venait ; d’un naturel espiègle, son compagnon ne lui répondit pas directement, mais raconta une histoire dont elle lui sembla qu’il inventait les développements au fur et à mesure :
— Alors voilà, un toucan sur le dos d’un gorille, ce n’est pas banal, car l’un vit en Amérique du Sud et l’autre en Afrique. Probable qu’ils se sont retrouvés dans un triste zoo, aux confins d’un pays septentrional, bien loin de leur terre natale. Entreprenant et peu soucieux de moisir en ces contrées froides et lointaines, le jeune volatile proposa l’évasion à son voisin d’infortune : « Si on se faisait la belle ? À deux c’est possible ! » Le primate déprimé demanda comment faire. « Facile ! Tu me fais sortir de ma volière et je t’aide à sortir de ton enclos ! »

Il avait un certain talent de conteur, il savait accompagner ses paroles de postures, de gestes renforçant l’intérêt de son récit. Elle était captivée. D’une façon naturelle, il avait le don de transmettre ses sentiments et de partager ceux des autres. Elle fut conquise dès le début. Leur histoire commune devint très vite leur histoire tout court. Deux cœurs n’en faisant qu’un. Il y a si longtemps.

— En utilisant sa puissante musculature, le quadrumane parvint à écarter un peu deux barreaux et passa son bras jusqu'à la naissance de l’épaule. Encouragé par son complice, tête de côté, plaquée contre le métal, il s’étira au maximum et du bout de ses longs doigts put décrocheter la porte de la volière. Le toucan rejoignit aussitôt son comparse qui le moral revenu au mieux, entamait déjà l’escalade de la haute barrière. Pour diminuer l’aspect « cage » de l’enclos, les gardiens avaient jugé nécessaire de ne pas en condamner le dessus. En conséquence, les barreaux étaient particulièrement hauts, lisses et sans la moindre prise. Le poids du grand singe était un handicap certain : l’ascension s’avérait difficile. L’oiseau agrippa une belle touffe de poils entre les épaules et battit tant et si bien des ailes vers le haut que la fourrure céda dans un grand cri de douleur :
« Chh... tu vas nous faire repérer ! »
« Mon dos argenté ! », gémit le gorille
« Au lieu de tirer, je vais pousser. »
Se plaçant sous l’imposant arrière train, il recommença son effort.
« Ce n’est pas le moment de te relâcher ! »
Énergies décuplées ? Hasard heureux ? Le miracle se produisit et les deux compères retrouvèrent la liberté et s’enfuirent. Le toucan volait en éclaireur pour trouver un chemin à couvert à travers champs et forêts, tandis que le gorille lui offrait sa protection aux moments de repos. Ils suivirent ainsi la direction qu’ils avaient prise d’instinct et parvinrent de nuit à un port de commerce où les effluves exotiques émanant de certains cargos (goyave pour l’un et bois de sapelli pour l’autre) permirent à chacun de jouer le voyageur clandestin vers son pays d’origine. S’étant donnés, à l’initiative du toucan, leurs pseudos respectifs, les amis se retrouvèrent sur l’un des réseaux zoziaux comme Cuicuiter.
« J’ai retrouvé ma forêt natale. »
« Et moi, mon homme sweet homme. »
Normal pour un hominidé.

Charmée par ces fantaisies, elle avait ri et applaudi, oubliant sa question et la réponse qu’elle attendait. C’est ce qu’elle aimait chez lui, ce pouvoir d’accélérer l’instant présent, le rendre intense et joyeux. Mais il n’est plus là. Depuis si longtemps.

Pour toujours.

Ces moments de fusion de leurs âmes ne reviendront plus. Comme pour d’autres vestiges, la sécheresse du temps racornira son humour pour n’en laisser plus qu’un souvenir, douloureux quand on le réveille. Un souvenir du temps de la vraie vie. Si lointaine.

Mais la journée passe, il faut avancer. Elle hésite encore : mettre l’image sur la pile de gauche ou de droite ? Elle ne sait pas, elle n’est sûre que d’une chose : elle ne saura jamais comment les deux animaux ont pu poser, ni même s’il y a eu pose.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Jean Calbrix · il y a
Un régal de lecture que cette association animalière pour une fuite programmée le tout surgissant d'une photo et d'une mémoire qui flanche un peu.
Bravo, Napoléon Turc ! Je clique sur j'aime.
Je vous propose une nouvelle visite à mon sonnet "Spectacle nocturne" en finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne soirée à vous.

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Loodmer · il y a
Ça fait un peu cliché cette photo ☺☺☺
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Napoléon Turc · il y a
C'est ce qu'on appelle un instantané...
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F. Gouelan · il y a
On se demande parfois comment un souvenir vient éclater à la surface du présent. Même si la photo rejoint le tas à jeter, le souvenir restera.
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Napoléon Turc · il y a
Toutes les vieilles choses que l'on garde forment le ressac de notre histoire... Merci d'être passé.
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Sylvie Franceus · il y a
Une belle découverte qui traverse le temps
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Napoléon Turc · il y a
"Mais le temps n'épargne rien" (musique du film Amacord). Merci de votre visite.
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Marie · il y a
C"est beau ***
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Napoléon Turc · il y a
Merci pour votre appréciation.
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De margotin · il y a
Mes voix pour ce texte
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Napoléon Turc · il y a
Merci d'avoir apprécié.
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Fred Panassac · il y a
Une pose improbable sur une vieille photo, et voici que les souvenirs ressurgissent et qu’un grain de sable vient s’immiscer dans les rouages du temps. Belle histoire qui possède une fin ouverte, je vous offre mes voix, + 5
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Napoléon Turc · il y a
Oui : partir du passé pour arriver au suspense du futur. merci pour votre commentaire.
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RAC · il y a
Des clichés dans une photo ! Compliments pour cette belle plume qui fait sourire et frémir...
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Napoléon Turc · il y a
Merci d'avoir apprécié.
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RAC · il y a
Avec plaisir ! A presto...
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Silvie · il y a
Au-delà de cette histoire d'évasion de deux animaux complices reste la force de l'image. Dans les moments de "vraie vie", les sensations se colorent d'une grande intensité et restent dans nos souvenirs sous la forme d'une espèce de carte postale un peu figée. L'important, quand on la retrouve, est qu'elle n'ait pas perdu la parole. Elle nous reparle d'instants vécus qui ont donné du sel à notre vie, et nous confirme qu'ils ont bel et bien existé. Comme disait un poète dont j'ai oublié le nom, "tout ce qui a vécu est définitif". Merci pour le beau message que vous faites passer dans ce texte.
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Napoléon Turc · il y a
Je ne sais que répondre d'autre que mille mercis...
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