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Brune Hilde

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FINALISTE
Sélection Public

(L'Ankou est la personnification de la mort en Basse-Bretagne, son serviteur. C'est un personnage de premier plan dans la mythologie bretonne, revenant souvent dans la tradition orale et les contes bretons)


C'est un dimanche matin que le petit est arrivé chez sa grand-mère. Je crois que je faisais mes carreaux. La voiture s'est garée devant la maison de ma voisine. une petite bicoque coincée entre les deux plus grosses maisons du bourg et qui ressemblait à un enfant assis sagement entre ses deux parents. Un homme à l'air déterminé est sorti de la voiture et a ouvert la porte arrière. J'ai vu d'abord deux sandales en plastique vert. Je me suis dit qu'enfin ma voisine allait rencontrer son petit-fils, celui dont elle me parlait comme si elle le connaissait depuis toujours. Je me suis dit aussi que ce dimanche serait un beau dimanche, que ses prières étaient enfin exaucées et que les kilos de cierges qu’elle avait fait fondre sous le regard inquiet de Saint-Alor n’avaient pas été inutiles.
Emportée par mon enthousiasme, j'ai imaginé sa table ronde, habillée de sa plus belle nappe, je crois même avoir senti le fumet d'un de ses poulets qu'elle avait sacrifié pour le grand jour.

C'est lorsque j'ai vu l'enfant descendre de la voiture avec une petite valise que j'ai compris. Une petite femme est sortie en dernier. Elle a pris sans douceur la main de l'enfant puis est allée se planter devant la porte, hésitant à se saisir du heurtoir. Du haut de mon escabeau, j'ai vu ma voisine, je n'ai vu qu'elle. Je l'ai vue ouvrir la porte, passer de la surprise à la joie et de la joie au désespoir. Aucune étreinte, quelques mots claquant comme une sentence, et déjà la voiture redémarrait, laissant sur le pas de la porte un enfant qui regardait sa grand-mère, une grand-mère qui regardait une voiture s'éloigner et enfin une petite valise qui m'éclaira définitivement sur l’événement auquel je venais d'assister.

Avant ce dimanche, je traversais souvent la rue pour rendre visite à ma voisine, pour lui donner des œufs, parfois pour lui en demander, pour parler de la pluie passée ou de la pluie à venir. Je l'aime bien ma voisine.

J'ai attendu plus d'une semaine avant d'y retourner, consciente que sa vie avait été chamboulée et qu'à son âge, il lui faudrait du temps pour y remettre de l'ordre.

Elle m'a tout raconté. Ça tenait en une phrase : sa fille lui avait abandonné le petit car il portait la poisse.

Le petit, il s'appelait Steve, Steve Lamour. Il portait maladroitement le nom de son père et le prénom d'une star de cinéma dont sa mère était restée amoureuse depuis son adolescence.

De l'amour, ça, il en avait chez sa grand-mère. Mais elle ne savait pas lui servir autrement qu'en emplissant son assiette. Il grossissait tellement qu'il en oubliait de grandir. Il devint le souffre-douleur des élèves de sa classe, puis de l'école entière. Un gros ballon chahuté sans répit. Il passait son temps à se défendre, ce qui ne lui en laissait guère pour apprendre. Le jour de ses quatorze ans, sa grand-mère lui annonça qu'il n'était plus obligé d'aller à l'école. Bien qu'il ne se fût jamais plaint du comportement des autres enfants, il se précipita dans les plis épais de la jupe de la vieille femme et y étouffa quelques sanglots de joie.

Il continuait cependant à quitter la maison tous les matins. Les langues pendues de Pleyben firent courir le bruit que c'était pour faire des mauvais coups, et que, s’il continuait à accompagner sa grand-mère à l'église, c'était pour se les faire pardonner.

Moi, je savais que si Steve allait à l'église avec sa grand-mère, c'était pour s'emplir de son bonheur. Elle n'avait jamais cessé de faire brûler des cierges. Mais ces cierges-là ne demandaient plus rien, ils remerciaient Saint-Alor en s'aplatissant sur le brûloir.

Leur solitude heureuse m'aidait à supporter la mienne. Ils partageaient avec moi les poissons que Steve ramenait du canal et le petit gibier qu'il attrapait à force de patience. Ils m'enrobaient de petits moments du bonheur simple qu'ils se fabriquaient tous les deux. La vie s'écoulait aussi paisiblement et aussi sûrement que le sable d'un sablier qu'une main céleste venait retourner tous les jours.

Ma voisine me confia un jour qu'elle avait ajouté une petite prière à Saint-Alor. Après avoir fait des comptes précis, elle estimait qu'elle était en droit de faire une nouvelle requête. Elle priait désormais pour que Steve rencontre un ami ou encore mieux, une amie.

Aussi acceptai-je avec joie son invitation à dîner quelques semaines plus tard. Saint-Alor l'avait entendue : Steve avait un ami. On fêterait l'événement le lendemain soir, autour d'un bon repas. Je proposai de faire une tarte aux pommes.

J'ai eu beaucoup de mal à faire les choses dans l’ordre. Steve était secrètement devenu mon petit-fils aussi. J'ai épluché mes pommes, puis filé choisir une robe dans mon armoire, je suis redescendue faire ma pâte brisée, j’ai sorti deux autres robes et je suis remontée mettre quelques bigoudis. J’étais tellement émoustillée par cette rencontre que j’ai failli oublier de cuire ma tarte.

Enfin à 19h30, j'ai traversé la rue pâlie par la lune. Mes chaussures brillaient comme deux étoiles, mon parfum me précédait et j'avais mis du rouge à lèvres rouge pour rappeler les cerises de ma robe. Ma tarte aux pommes n'avait jamais été aussi réussie.

Je suis arrivée avant l'ami de Steve. Nous préparions l'apéritif lorsque le heurtoir a retenti. Comme je passai près de la porte, je me suis empressée d'ouvrir,  un sourire de bienvenue accroché entre les oreilles. J'ai d'abord vu son feutre noir. Il a levé la tête, un frisson glacé s'est enroulé autour de ma colonne vertébrale quand j'ai croisé son regard.

Ma voisine est arrivée à ce moment-là. Elle a défait le nœud de son tablier, a tendu trop vite une main amie puis elle a dit :
— Monsieur Lancoux... Entrez, je vous prie.

Il portait la poisse le petit... J'avais ri, je crois...

PRIX

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Charieau · il y a
c'est bien, c'est écrit avec justesse et délicatesse.
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Fergus · il y a
Bonjour, Brune Hilde
Une histoire bien contée, peut-être avec l'aide du bigouden Saint Alor. Je vous souhaite bonne chance !
Je n'ai pas pour habitude d'appeler à lire mes textes, mais ma nouvelle en compétition pourrait vous intéresser : elle relate le parcours d'une "sérial-killeuse" bretonne qui a beaucoup collaboré avec l'Ankou.

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Miraje · il y a
Un ankou de malheur qui rapporte 5 voix ☺☺☺ !
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Fred Panassac · il y a
Ah, l’Ankou roucoucou, il n’a pas fini de nous en faire voir, avec sa rage et son courroux ...Celui-ci avait bien caché son jeu. Chut, on ne dira pas son nom...
Pour toi un en-cas conséquent, + 5

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Ginette Vijaya · il y a
l'ankou vient chercher les âmes des défunts ; l'ankou ne peut pas venir visiter une histoire où les personnages sont si plein de bonté .
je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

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Patrick Gibon · il y a
je confirme ma première lecture!
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Lélie de Lancey · il y a
Encore un que je n'avais pas lu par manque de temps à la première sélection... Mais, du coup, je le découvre ici. Très émouvant. Mes voix.
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Haïtam · il y a
Pour l'Ankou. Bonne finale!
J'ai plusieurs poèmes en lice dont Seul dans la foule en finale. Sil vous plaît de les découvrir, bienvenue sur ma page.

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Artvic · il y a
Quelle histoire émouvante !! j'avais lu et j'ai relu car cette histoire , c'est un poème
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Marie · il y a
Mon soutien renouvelé pour votre texte
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