La délivrance

il y a
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Paul trouva difficilement une place à l’extrémité du parking du pénitencier. Il ne s’était jamais garé aussi loin des bâtiments et pour cause, lui si ponctuel en temps normal, avait plus d’une heure de retard. Mais aujourd’hui il s’en fichait. Aujourd’hui ça n’avait plus d’importance.
Paul purgeait sa peine depuis quinze ans au département informatique de cette grande société d’assurances. Il s’était orienté vers les métiers de l’informatique, plus par hasard que par vocation. Les offres ne manquaient pas et on y était bien rémunéré. Au bout de deux ans de travaux forcés, il commença à déchanter, se rendant rapidement compte que ce milieu n’était pas fait pour lui.
La population carcérale se divisait en cinq catégories :
- Les fumistes et les tire-au-flanc.
- Les fayots et les lèche-bottes.
- Les matons (souvent issus de la deuxième catégorie).
- Les condamnés à perpète qui comptaient les jours les séparant de la retraite.
- Les erreurs judiciaires (dont Paul faisait partie), qui rêvaient d’évasion pour ne pas finir dans la catégorie précédente.
Hypocrisie et mesquinerie, régnaient en maître, et être sous les ordres de petits chefs aussi médiocres qu’incompétents, mettait à mal son amour-propre de diplômé. Mais voilà, les enfants, les traites de la maison....il n’avait pas tenté l’évasion, espérant qu’un changement se produirait.
Mais nul changement ne s’était produit et sa motivation était au point mort. Son mal-être rejaillissait sur sa vie personnelle et la dépression le guettait. Alors aujourd’hui il allait mettre un terme à tout ça.
Il traversa le parc. Tout en marchant, il sentait à chaque pas le contenu de la poche intérieure de sa veste cogner contre sa poitrine.
A peine était-il entré dans le bâtiment, la corvée des serrages de main commença, accompagnée de l’inévitable « bonjour, ça va ? ». Question à laquelle il fallait impérativement répondre positivement, sous peine de contrarier votre interlocuteur qui se fichait éperdument de savoir si vous veniez d’enterrer vos parents ou si le petit dernier faisait une otite. Dans les escaliers, il croisa des codétenus (catégorie 1), habitués de la clope de dix heures, avec à la main l’indispensable « p’tit café », en route pour le debrief du week-end dans la cour de promenade.
On racontait que J.P., qui fumait deux paquets par jour, avait l’empreinte de ses chaussures moulée dans le bitume à côté du cendrier.
Paul gagna directement sa cellule au milieu de l’open space, ce qui était très mal vu. En effet, quiconque dérogeait à la règle qui voulait que l’arrivant salue les détenus du plateau entier, passait au mieux pour méprisant, au pire pour asocial. De plus, zapper le bonjour aux matons, relevait pratiquement de la rébellion. Aujourd’hui Paul s’en moquait éperdument, dans quelques minutes il allait passer à l’action.
Dans ce type d’établissement, l’organisation de la hiérarchie faisait figure d’armée mexicaine. Du maton de base jusqu’au directeur, il n’y avait pas moins de cinq niveaux. Se mettre à dos un seul de ces surveillants vous envoyait directement au mitard et vous éliminait définitivement de la course aux promotions. Inutile de préciser que Paul était un résident permanent du mitard.
Le surveillant-chef en particulier cristallisait le ressentiment de Paul : Claude Le Fur, le responsable de département. Surnommé sans grande originalité Le Furoncle ou Le Furet par ceux qui, comme Paul, ne faisaient pas partie de ses courtisans, il exerçait le droit de vie ou de mort sur les détenus. Le Fur avait toujours brimé Paul, non pas à cause de la qualité de son travail, reconnue de tous, mais parce que : « il ne rentrait pas dans le moule ». En conséquence Paul n’avait jamais perçu la moindre prime ou augmentation. A une époque où l’on ne parlait pas encore de harcèlement moral, Paul n’avait pas de recours. Lui qui n’avait jamais vraiment haï personne, détestait Le Fur et ses nuits blanches étaient hantées par des rêves de vengeance.
Et aujourd’hui le jour était venu. Il avait bien réfléchi et ne reviendrait pas en arrière. Il était prêt à en assumer les conséquences. Il palpa sa poche, comme pour se conforter dans sa décision.
La réunion du lundi venait de débuter. Il voyait Le Fur et son staff à travers la paroi vitrée de la salle. Il se leva et se dirigea d’un pas décidé vers la porte. Il s’était joué la scène des dizaines de fois. Il pénétra dans la pièce et se planta devant Le Fur. Paul le vit blêmir et lut la crainte sur son visage au moment où il glissait lentement la main à l’intérieur de sa veste. Il tendit alors le bras et jeta négligemment sur la table de réunion l’enveloppe contenant sa lettre de démission.
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Atoutva · il y a
Excellent ! Un suspens tout au long. J'aurais pensé à une chute plus... rude !
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Marc D'ARMONT · il y a
Et oui mais pour le coup il se serait retrouvé......en prison.
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Atoutva · il y a
L'histoire est donc très morale !
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Julia Chevalier · il y a
Beau parallèle entre la prison et le travail

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