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La danse des ombres

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Atoutva

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Je n’étais pas coutumier du fait, mais ce jour-là, le thème de la conférence, qu’une université du temps libre donnait, m’incita à aller l’écouter : « Le cimetière du Père-Lachaise ».
Et puis il faisait beau ; tout au long des rues, les ombres des arbres sur les trottoirs, celles des maisons ou des voitures ou des promeneurs se jouaient de la lumière, grandissant, rapetissant, s’éclipsant pour réapparaitre encore plus longues, plus larges, plus noires, toujours difformes. C’était amusant ce jeu de cache-cache avec la lumière. Et puis, elles se croisaient, se fondaient, se confondaient pour s’écarter avant de se rattraper. On aurait dit une danse lascive.
Lorsque j’arrivais, la salle était déjà pleine d’un monde bien vivant et grouillant, caquetant à qui mieux mieux. Mais dès que le conférencier parut, un silence de mort s’abattit, et bien grand s’ouvrirent les oreilles.
Il connaissait son sujet. Très vite, la salle fut chauffée, toute dévouée à l’orateur. Et moi-même, par la pensée, je le suivais bien attentivement dans les allées de ce grand jardin où mort et vie se mêlent.
Mon attention, soudain, dériva vers une ombre que je remarquai sur le mur de la pièce, juste à côté de la fenêtre, en face de moi. Une ombre ou une tâche ? Non, c’était bien une ombre, celle de la baguette du conférencier dont il se servait pour démontrer ses propos sur les vidéos projetées sur un grand écran de cinéma.
Cette ombre m’amusa tout d’abord, puis m’intrigua. Elle montait, descendait, disparaissait pour revenir bientôt. Il me sembla qu’elle me faisait signe, qu’elle m’appelait, qu’elle voulait me dire quelque chose. La preuve, c’est qu’elle changeait de forme. Du petit rectangle initial, elle devenait à présent plus large, plus épaisse. Elle s’étirait d’un côté ou d’un autre, se courbait, se pliait, comme si elle dansait. Elle enflait comme un doigt, une main. Elle se transformait en œil, en bouche, comme pour me faire un signe, comme pour me dire quelque chose, comme pour me montrer le chemin. Mais quel chemin ? Et pourquoi un chemin ? Et pour où, ce chemin ?
La réponse me fut vite donnée. Le mot était venu tout seul dans l’esprit, mais dès que j’eus pensé à ce mot, l’ombre se changea en échelle. Une fine échelle de corde souple qu’elle déroula lentement et laissa glisser sans bruit jusqu’à moi. Bien sûr, j’en suis resté tout saisi ! Tout d’abord, je refusais de voir l’évidence. C’était impossible ! J’essayais de ne regarder que le conférencier. Et puis, personne, autour de moi, ne semblait s’être aperçu de ce phénomène. Tous et toutes continuaient à écouter religieusement le maître de la conférence. N’y avait-il que moi qui la voyais ? Mais oui, l’échelle demeurait là, et elle s’offrait à moi seulement. Alors j’ai accepté l’invitation, j’ai commencé à empoigner un barreau et j’ai fini par grimper.
Mais si, c’est exactement comme cela que les choses se sont passées !

Je crois avoir grimpé longtemps, mais je ne pouvais pas m’arrêter, au risque de tomber. D’ailleurs je n’osais regarder ni en haut ni en bas. À cause d’un vertige certain. Alors j’allais, barreau après barreau.
Jusqu’à me retrouver à l’ombre de grands arbres centenaires dont le feuillage, bien vert, presque noir, et dense, s’emmêlait. Et sans plus penser à rien, je me laissai tomber sur une large pierre, fatigué par mon effort. C’est alors que je m’aperçus que j’étais dans un grand jardin qui n’était autre qu’un cimetière. À cause de toutes ces croix qui m’entouraient, qui s’élevaient, bien alignées le long de larges allées. D’ailleurs, la pierre sur laquelle je m’étais laissé choir était une tombe.
Je me suis aussi aperçu d’autre chose : je m’étais trompé, il n’y avait pas d’ombre. Parce que tout était sombre, il n’y avait pas de lumière, il faisait presque nuit. Et j’en étais là de mes réflexions quand je les ai aperçues : les ombres.
D’abord, ce furent comme d’étranges lueurs, des lucioles, qui virevoltaient autour de moi. Et puis j’entendis des crics ! et des cracs ! Et dans cette semi-obscurité, des os se mirent à s’avancer, à marcher, à danser tout autour de moi. En regardant mieux, je vis que les pierres environnantes s’étaient soulevées et des squelettes s’amusaient à déambuler. C’était d’eux que provenaient ces lueurs verdâtres.
J’étais trop stupéfait pour réagir, pour me lever, pour m’enfuir. Mais d’ailleurs, où serais-je allé, où me serais-je réfugié ? Je les regardais, les écoutais, ces ombres spéciales qui profitaient de la nuit pour se relever, pour continuer à vivre entre elles. Aucune ne me cherchait noise. Au contraire, certaines s’approchaient de moi, m’adressaient un bonjour, m’obligeaient à me relever et m’entrainaient dans une ronde endiablée ! Oui, elles s’amusaient, les ombres, elles s’amusaient ! Et elles dansaient pour dire leur plaisir de se retrouver. Et moi, au milieu d’elles, je me laissais faire ! Je devenais une ombre comme elles.
Au milieu de ces danses macabres, j’entendais des airs de musique, des voix de théâtre, des cris de commandement, de la poésie, aussi. J’entendis des noms bien célèbres, je vis des personnalités remarquables. Car elles ne manquaient pas de faire salon, ces ombres, comme elles en avaient l’habitude. Je vis même Delacroix courtiser Édith Piaf et Gilbert Bécaud en grande discussion avec Mademoiselle Georges. J’entendis le maréchal Davout plaisanter avec Allan Kardec. Je me permis même un duo avec Rossini ! Mais bien sûr, je ne pouvais nommer tout le monde ! Ceux-là, je les reconnaissais bien puisqu’ils m’avaient adressé leur salut. Mais combien d’illustres inconnus pour moi, en ces lieux ! Quoiqu’il en soit, toutes les ombres agissaient de même, une parlotte ici, un pas de danse plus loin. Oui, à l’ombre de ses grands arbres centenaires, le grand jardin vivait ses plus belles journées. Et je m’habituais vite aux crics ! et aux cracs ! des os qui s’entrechoquaient.

Mais longue cette nuit inhabituelle. Il me semble qu’elle ne s’arrêtera jamais. Ma conscience reste malgré tout en éveil ; je sais qui je suis ; je sais ce que je suis ; je n’ai pas envie de finir ici. Je ne suis pas une ombre, je veux de la lumière. Et puis je suis fatigué de marcher, de danser, de parler. J’aimerais bien rentrer chez moi. Après toutes ces divagations au milieu du royaume des morts, il faut que je retrouve mon point de chute, que je retrouve la fine échelle de corde pour redescendre et réintégrer la lumière de chez moi.

Parce que, s’il y a des ombres, n’y a-t-il pas aussi de la lumière ?

PRIX

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Chantal Noel · il y a
Une balade au Père Lachaise fantastique, j'ai apprécié. Si le coeur vous en dit, viendrez-vous découvrir mon court poème , https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/automne-77
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Atoutva · il y a
Merci d'être venue me voir.
Je viens de lire votre poème. Ca me rappelait quelque chose. J'ai écrit un petit mot. mais au moment de voter, impossible ! Eh oui, j'avais déjà voté - il y a un mois - et laissé aussi un petit mot ...

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Chantal Noel · il y a
Merci beaucoup. Bonne journée.
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Stella Clarie · il y a
Une très belle imagination. L'essence-même du fantastique, ce récit ! Merci pour ce voyage.
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Atoutva · il y a
Merci d'être venue et d'avoir apprécié.
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Coraline Parmentier · il y a
Un jeu d'ombres et de lumière, et votre univers est... Fantastique, littéralement !
Merci de m'avoir invitée à venir vous lire. Je ne suis pas déçue du voyage ! Mes voix et mes encouragements !

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Atoutva · il y a
Et je suis bien contente que cela vous ait plu ! Merci pour vos voix et vos encouragements.
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Patrick Peronne · il y a
Dépaysement assuré. Un bon texte. Mon soutien.
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Atoutva · il y a
Merci d'être passé. Et merci pour votre soutien !
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Luzagal · il y a
belle histoire, bravo
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Atoutva · il y a
Merci d'avoir pris le temps de venir.
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Alain Lonzela · il y a
Une très belle histoire qui commence sobrement et qui part dans le fantastique, tout en laissant la porte ouverte à quantité d'explications plausibles pour la suite....
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Atoutva · il y a
Merci pour ce commentaire qui ouvre des portes.
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Dranem · il y a
Mes voix pour cette balade entre ombre et lumière au Père Lachaise , un lieu d'inspiration surtout en automne... peut être viendrez vous vous arrêter sur une Ballade d'Automne en lice pour le GP d'Hiver ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ballade-dautomne
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Atoutva · il y a
Oui, un lieu où l'on entend "des voix"... forcément, ça inspire.
Merci d'être venu.
Je vais de ce pas sur votre page.

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Aristide · il y a
descriptions subtiles... écriture fine ! Bravo !
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Atoutva · il y a
Merci pour ce commentaire élogieux ! (et votre vote)
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Evadailleurs · il y a
Un côté Thriller à la Michael Jackson... j'aime !
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Atoutva · il y a
Alors c'est l'essentiel ! Merci d'être venu.
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M'ellatrix · il y a
Vous avez un style particulier que j'ai bien aimé. L'écriture est fluide et agréable, et après cette histoire originale on termine sur une note d'espoir... Mes voix :)
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Atoutva · il y a
J'apprécie ce commentaire. Et vos voix aussi, bien sûr. Merci d'avoir pris le temps.
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