Les chaussons

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Pour la première fois depuis quarante ans, Louise a le trac.
Ses chaussons de danse soigneusement lacés autour de ses chevilles maigres, elle attend que la musique commence pour s’élancer sur le plateau nu.
Louise a les mains moites. En face, à jardin, Suzanne au comble de l’enthousiasme lève le pouce en signe d’encouragement ; ses pupilles pétillent dans l’obscurité des coulisses, et le long rideau de velours noir frémit parce que cette vieille folle impatiente s’agite trop. Pourtant Louise, malgré tous ses efforts et les pitreries de Suzanne, ne parvient pas à se détendre. Elle a espéré ce moment toute sa vie.

Quand, passée l’ignorance de l’enfance, Louise avait compris qu’il était possible de faire de sa passion son métier, elle avait décidé de s’entraîner dur. Cela impliquait les cours de danse jusque tard le soir après le lycée, les weekends occupés par les concours, et une scolarité inévitablement mise de côté. Mais, à l’école, Louise se fichait bien de sa supposée médiocrité. Évidemment qu’elle aurait pu faire grimper ses notes et frôler l’excellence ! Ses professeurs l’ennuyaient à force de le lui rabâcher. D’ailleurs, comment leur expliquer que Sciences Po et Hypokhâgne ne l’intéressaient pas ? Comment leur dire qu’elle visait le Conservatoire et qu’elle rêvait de devenir un jour danseuse étoile ? Elle l’ignorait. Aussi se mura-t-elle dans le silence et le secret, craignant d’être moquée.
Son bac empoché de justesse, Louise fut libérée. Et tandis que ses camarades se ruaient dans les universités, séduits par le train de vie des campus, la jeune bachelière émerveillée découvrait Paris.
Louise travailla plus dur encore. Au milieu d’un système quasi-militaire, elle connut quelques instants d’abattement ; il lui suffisait alors de s’imaginer ballerine et sa volonté, aussitôt ragaillardie, chassait comme par enchantement les courbatures et l’épuisement.

Cependant, rien ne se passa comme prévu.
Après plusieurs mois d’études assidues, Louise, déterminée et prête à donner le meilleur, se mit à passer des auditions. Beaucoup d’auditions. Certes elle brillait, mais d’autres jeunes femmes brillaient plus qu’elles. Le même film tournait en boucle sur l’écran de son existence :
« Merci. »
« Au revoir. »
« Et persévérez. »
Jusqu’à ce que la pellicule, fatiguée, finisse par se rompre.
Larmes, cris, colère et désespoir. Souffrance indicible de l’échec perpétuel.
Louise connut de nombreuses nuits d’insomnie. Et ses ballerines blanches martyrisées, cent fois jetées contre le mur, furent un moment oubliées sous le lit.

Il parut bientôt évident qu’elle ne parviendrait jamais à être le Cygne. Elle abdiqua. Quelle folie cela avait été d’y croire ! Elle se résigna alors à enseigner la danse afin de permettre, pensait-elle avec amertume, à d’autres futurs rats d’opéra de nourrir les mêmes espoirs qu’elle et, très certainement, d’être déçus à leur tour.
Au début, Louise fut sévère, injuste quelquefois ; sa rancœur ne dura pas et elle se prit rapidement d’affection pour ses jolis petits en justaucorps auxquels elle apprenait à faire des entrechats.

Les années passèrent ; Louise atteignit l’âge de la retraite. Elle quitta ses élèves, fut remplacée. La passion et l’ambition délaissées s’éteignirent presque. C’est une annonce, postée sur Internet, qui raviva la flamme.
Un célèbre chorégraphe cherchait des danseurs de plus de soixante-ans pour un spectacle intergénérationnel.
Louise retint son souffle. Elle sentit revenir cette excitation toute particulière qui faisait jadis bondir son cœur. Et ses rêves d’adolescente, qu’elle avait enterrés profondément en elle-même, pointèrent le bout de leur nez. Elle se promit de tenter sa chance.
Ce qu’elle fit ; à son plus grand étonnement, elle fut reçue. Et comme après chacune de ses auditions, elle fondit en larmes. Le bonheur l’étouffait.

Louise se trouve donc là, quelques secondes avant le début du spectacle, à se remémorer sa jeunesse désabusée, sa carrière passée. Soudain, toute peur disparait.
Ce soir, c’est son soir. Elle affrontera la scène, le regard des spectateurs et celui, plus exigeant encore quoique plein d’amour, de son ancêtre de père.
Les enceintes soufflent enfin les premières mesures. Louise s’envole, sereine et pleine de grâce.
Le centenaire est venu, et sur ses trois pieds il a dépassé tout le monde et filé s’installer au premier rang. Il est si pressé qu’il en a oublié de retirer son béret bleu. Et lorsque la musique se tait, lorsque Louise se fige dans la lumière d’un projecteur et qu’elle le remarque assis du bout des fesses sur son siège, les mains croisées sur le pommeau de sa canne, le regard larmoyant et rougi par la vieillesse levé vers elle, alors elle sait qu’il est fier de sa petite fille.
« Tu vois Papa, lui dit-elle avec les yeux alors que le public applaudit. J’ai réussi. Je suis danseuse maintenant ».



(D'après d’une histoire vraie, racontée par le chorégraphe Jean-Claude Gallotta lui-même.)

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