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Mathéo Feray

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J’ai revu en songe les appartements vides de Bivard, tout là-haut, au-dessus des toits, des mâts et des cheminées crasseuses de Carentet... dans mon demi-sommeil, entre deux grisailles... tout est apparu distinctement... le hall animée... la lourde porte... ma démarche enjouée... grimpant les escaliers d’abord, rudes, interminables, larges et sombres, Barbara et Gino sur mes talons, vociférant gaiement... les marches se reforment vaporeusement... je vois, tout là-haut, l’entrée... le bruit frénétique des pas, la lueur... Ça y est. On entend, comme par magie, le rire dézingué d’Heidemann fendre la cloison... Nous arrivons dans le salon, vierge et spacieux. Ils sont tous là. Ils font les fous. Ils caracolent. Ils balancent le Marchand de Venise aux orties... j’ai comme l’impression d’y être réellement, dans ce passé proche... On nous accueille à grands fracas... Barbara se carre dans un coin tandis que Gino se lance dans un imitation foireuse du Führer... et tous rient, débitent en cœur des farces qui me lassaient alors mais m’illuminent aujourd’hui, maintenant qu’ils seront plus jamais là-haut pour me voir en rire. Maintenant que je suis là, seul, dans cet autre appartement, que je ricane pour moi-même, pour faire plaisir aux murs et que je parle à mon miroir... C’était autre chose là-bas. Je m’éloignais... j’allais dans les chambres vides où, quelquefois, Barbara venait me rejoindre. Loïs parfois, aussi... D’abord, c’était le silence. Il faisait déjà nuit. J’allumais jamais l’ampoule. Je voulais pas rompre le charme.
La grande fenêtre m’attire. Je m’approche. C’est pas pour me jeter ! C’est simplement la triste beauté de décembre qui me fait réfléchir. Je distingue bien, de là, le lac artificiel de Carentet, voûte céleste surplombant le tunnel infernal où j’ai tant rêvé me faire broyer, parsemé de diodes électroluminescentes et de petits navires bien coquets... On devine le drakar, excentrique. La petite balade autour du lac est parsemé de quelques vieux plaisanciers... ils vont... viennent... petites ombres inquisitrices. Tous remontent nonchalamment vers le port. Je me retourne. Ce qui me surprendra toujours, dans cette pièce, c’est la penderie. Vaste comme un mystère. Serpentante comme un corridor. Le proviseur n’a jamais voulu vivre là. Pourquoi ? Quelques clous, au mur... Dans la chambre voisine, un lit sans matelas, très propre. Au loin, les exclamations de Gino... ‘’ Ach nein, filaines petits Juden ! ‘’... Garcia en rajoute... ça finit plus... Heidemann, qui voulait finir la scène des coffrets, rend les armes à son tour... Nerissa-Gwen s’impatiente... Et moi, je suis toujours là. Bientôt, mon bus va arriver. Assis sur mon siège, mon sac à mes pieds, je recommencerai à songer en observant le panorama glacé, effroyablement banal, et rien ne me sauvera du poison de ces autres mois de décembre où j’ai cru, purulent comme bien des miteux dont la jeunesse se traîne, entrevoir une lueur d’éternité... C’est fini. C’est bien fini. Ça n’en finit plus de finir. Mon corps est ici mais mon esprit est resté là-bas, au milieu des fantômes. J’aimerais bien la quitter, cette chambre... une fois pour toutes... ne plus voir la voûte artificielle qui m’a tant fait baver, en attendant quelques répliques. Pauvre Antonio ! Tu regimbe... tu te perds... ‘’ C’était bien ‘’, comme disait Bourvil... et voilà tout... L’exil, ce n’est pas la distance. L’exil, c’est le temps et les tombes. C’est les rêves trop bien faits. Les répliques qu’on ne dira plus. Vous me croyez niais ? Je veux bien ! Après tout... zizi, caca, crotte... c’est pas fait pour les clebs. C’est fait pour ceux qui veulent parler d’autre chose, de la même chose, qui veulent encore jouir du rien. Qui veulent encore se perdre dans le passé, entre deux grisailles, quand ça leur chante...
Tiens... j’entends plus les cocasseries de Gino... il a cessé de faire son Shylock... Juste une mélodie indistincte et sombre qui s’élève dans le salon. Je m’arrache péniblement à la fenêtre. Je traverse le couloir. Ils sont tous là, encore, silencieux cette fois, méthodiquement disposés en cercle. Heidemman, posé sur sa chaise habituelle, contemple, les sourcils froncés. Garcia, muet dans un coin, a éteint l’unique ampoule. Seule la Lune, déjà haute, vient éclairer le centre du cercle. Elle vient sublimer Loïs et Gwendoline. La sombre mélodie continue toujours, comme un secret... à la manière d’un soleil qui se lève prudemment sur une jungle hostile... une voix... une voix tragique et languissante... belle comme le monde... Je m’approche de Barbara. Je lui demande ce que c’est. Elle me répond que c’est le kaddish de Ofra Haza. Bientôt, il résonnera sur la scène de notre petit théâtre... quand il faudra changer les décors... Heidemann propose l’obscurité. Tout le monde y consent. C’est ce qu’il y a de mieux pour un morceau pareil. C’est triste et voilà tout. Quand les projecteurs tomberont, la musique s’élèvera. On ne demande pas mieux, nous autres. On ne demande pas mieux.
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