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La chambre

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Olessya

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Alors, ça sera celle-ci, au rue Nagornaya, 4, où on a vécu quelques bonnes années avant que mes parents ne cèdent pas le territoire à nos riches voisins qui voulaient élargir leur nid familial et proposaient à mes parents l’offre dont ils ne pouvaient pas refuser – un échange pour un appartement dans un immeuble neuf, construit exprès pour les nouveaux riches qui débarquaient du nord du pays après y avoir passé la moitié de leur vie en gagnant des gros sommes de l’argent contre leur santé, et une retraite précaire aussi que de l’absence de l’amour de la part de leurs gosses qui en avaient marre d’attendre quand maman et papa rentreront pour les courtes vacances d’une ville morose et sévère, où la température hivernale arrive à 50C° en minus, et les souffles du vent sont tellement fortes que la mairie du Norilsk a construit les rampes afin que les gens puissent se tenir en marchant dans les rues. Tout ça m’ont raconté les fils d’un de ces travailleurs qui demeuraient souvent chez leur mamie Vera Pavlovna, et cette dame respectable était en occurrence la voisine de mes grands-parents.

Les voisins donc, au rue Nagornaya, 4 proposaient cet appartement neuf qui devait être de 3 pièces d’après ses paramètres et le plan, d’une main légère des ivres constructeurs, devenu deux pièces, très grandes, avec un long couloir séparant deux chambres, et une cuisine immense laquelle, malheureusement, personne occupait, cause l’absence de la nourriture. En plus de l’appartement, les voisins ont proposé à rajouter une certaine somme de l’argent que mes parents n’ont pas pu refuser.

Pourquoi cette chambre et pas celle-là qui est devenue la mienne suite au déménagement ? Je la souviens bien, en fait. J’avais un lit, une armoire, une grande table qui s’est plié et s’est déplié comme on veut. Dedans il y avait des étagères, où j’en ai mis mes livres, les plus précieux ; j’aimais beaucoup d’être assise là, sous la table, à l’intérieur : les bords de la nappe se pendaient jusqu’au sol et j’avais l’impression d’être dans une cabane à moi. Je pouvais y rester des heures et lire mes romans préférés, s’inspirer de la vie des personnages qui m’amenaient très loin de ma chambre, dans les mondes romantiques des amours espagnoles, dans les aventures de Tom Soyer et Gekelbery Fin, Robinson Cruzo, Petar Pen et bien d’autres.

Au-dessus de la table il y avait un placard que mon père a maçonné lui-même. Dedans il y avait aussi des livres, mais plutôt pour les études. Les manuels des différents genres, les dictionnaires. Sur le placard se posait un oiseau-peluche d’une race inconnue qui a volé de je ne me souviens plus quel pays. Elle était ronde-ronde, faite d’une laine couleur beige, avec un grand bec jeune, en plastique, comme un corbeau, avec des pattes comme un poulet. Mais en gros, quand on la regardait, elle rappelait un perroquet. A côté de l’oiseau s’est niché un lapin grisâtre dans un costume rouge. Ce lapin a cousu la sœur de ma mère, ma tante. Elle l’a fait à l’occasion de mes devoirs pour la classe des œuvres manuels. Elle l’a bien réussi : il restait au tableau d’honneur pendant une certaine période de temps, et la prof’ qui croyait que c’était moi, la créatrice de ce chef-d’œuvre, ne s’est pas fatiguée de répéter : « Regardez, comme c’est beau ! Vous devez tous s’aligner sur elle ! » J’avais un peu honte car je savais bien que ce n’était pas moi qui a fait cette créature, et c’est bien que la prof’ ne m’a jamais demandé de faire la démonstration de mes compétences en couture.

Aussi, dans cette chambre il y avait un fauteuil et un abat-jour de couleur orange, fleuri. Parfois, j’aimais m’asseoir dans ce fauteuil avec un bon livre et de me plonger dans la lecture. Si c’était en été, je me suis installée au balcon, sur la rampe, en profitant du bon soleil.

C’était ça, ma chambre, rue Sayanskaya 1a. Pas l’autre dont je ne me souviens pas. Je ne me souviens pas de dispositions des meubles ni des couleurs du papier peint. Juste la porte, cette belle porte blanche sur laquelle frimait une plaque collée, avec des belles lettres dessus : « MA CHAMBRE ». Cette plaque, c’est mon père qui l’a fait. Ça lui a pris quelques jours. D’abord, il a coupé de l’arbre la forme qui convenait – pas trop grande et ni petite non plus, après il l’a couvert avec la peinture blanche et ensuite avec le vernis pour que ça tient plus longtemps, la couler. La plaque resta à sécher et après on a mis des lettres, ensemble. Et ensuite, la plaque a trouvé sa place sur ma porte. C’est le seul souvenir que je garde de cette chambre. Et c’est un souvenir extérieur. La plaque que mon père a faite. Parce que c’est une de rares choses que mon père avait accompli pour moi pendant son existence.
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Dimaria Gbénou · il y a
Un texte émouvant et très attachant. Je vous invite, si vous avez le temps à lire :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

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Henri Calicheno · il y a
Sans bons souvenirs que serions nous ? Désolé pour la remarque mais quelques fautes qui n'entravent pas la qualité du texte. A l'occasion passez voir mon Elu pour un non retour
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Felix CULPA · il y a
La poésie de votre texte me fait voyager dans votre univers, et dans mes souvenirs. La sincérité qui se dégage de votre texte enrichit cette belle candeur juvénile que vous y amenez ! On a l'impression d'y voir votre âme. Vous me faites revivre mon enfance ! Merci pour ce joli texte ! Je m'abonne à votre page.
Je suis nouveau, si vous voulez vous pouvez voter pour mon texte ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame

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F. Gouelan · il y a
Souvenirs précieux
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Olessya · il y a
Chère Françoise! Je suis ravie de vous retrouver!
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F. Gouelan · il y a
Je ne suis jamais bien loin ;)
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Olessya · il y a
Cela me fait vraiment plaisir que vous alliez à nouveau sur ma page et que vous laissiez vos commentaires.
Et encore plus, je suis ravie de vous voir en vrai :))))

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Chantal Noel · il y a
L'émotion est au rendez-vous.
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Artvic · il y a
auto biblio! j'adore!
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Olessya · il y a
je n'ai pas compris que-ce que tu voulais dire par "auto biblio"?
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Artvic · il y a
Sourire! Rrah ché Portap!!! Comprin touchour Pô...

Je voulais dire texte autobiographique . Amitiés.

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Adlyne Bonhomme · il y a
Bonjour, le texte est en final merci de revoter
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Flore · il y a
De jolis souvenirs d'enfance bien contés, merci pour ce partage.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Très émouvant ton texte bravo

N'hésitez pas à jeter un coup d'œil sur mon poème en compétition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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