La boîte de vie

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Écrire, pour passer le temps ? J'envoie régulièrement de mes nouvelles à Short-Édition. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de  [+]

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La boîte rose de Viktor
Viktor, c'est mon pseudo dans la communauté des camionneurs de l'Est. Il brille de tous ses feux, en diodes électroluminescentes bleues, en haut du pare-brise de mon poids lourd réfrigéré de quarante-quatre tonnes, au-dessous des projecteurs de longue portée, au-dessus du crucifix lumineux.
Je suis un forçat de la route. Je fais la navette en continu entre Gdansk, mon port d'attache, et la Murcie en Espagne pour transporter des avocats et des tomates. Je creuse mon sillon entre le sud-est et le nord-ouest de l'Europe. Faut bien vivre et nourrir la famille.
J'ai un camion Scania grand luxe avec espace nuit au-dessus du poste de pilotage et téléviseur Full HD dans la cabine. Je me suis endetté jusqu'au cou pour le payer, alors il faut rouler un maximum pour le rembourser.
Je suis capable de conduire pendant des heures sans m'arrêter. Je dépasse largement les horaires autorisés, mais je m'en fous. J'ai acheté au noir une petite boîte électronique qui falsifie les heures de conduite et je nique les gendarmes !
Je fais du trafic de gadgets électroniques et de contrefaçons de chemises Lacoste. Je me fais du blé pour arrondir les fins de mois et pour m'offrir quelques menus plaisirs sur certaines aires de repos de l'autoroute.
Le fric sale, je le range dans une boîte métallique rose que je planque dans une cache aménagée à côté du coffre à outils.
Pour casser la monotonie du temps autoroutier, je mate des films cochons. Et tant pis si je fais des écarts sur ma file, j'ai un tas d'aides à la conduite qui me permettent de rouler à peu près droit tout en regardant les gros nibards et les fesses rebondies des filles sur l'écran. Faut juste faire gaffe aux contrôles de gendarmerie. Comme je reste en réseau avec tous mes potes camionneurs, je connais les emplacements des patrouilles en temps réel.
Aujourd'hui, ça biche, ma boîte rose est bien remplie et j'ai mon rencart hebdomadaire avec une poulette sur l'aire des Noyers de l'autoroute A116. J'y serai en fin de journée, ce sera impeccable. Ça me mettra dans d'excellentes dispositions pour dormir quelques heures avant de reprendre la route de nuit pour être aux grands entrepôts de Gdansk en tout début de matinée.

La boîte Union Jack de Selma
Selma, c'est le nom écrit sur ma carte d'identité libyenne. C'est le nom que m'a donné l'administration de l'orphelinat où ma mère m'a abandonnée du temps du Guide de la Révolution.
J'ai fait des études d'informatique et je me suis tirée de Tripoli il y a un an pour gagner l'Angleterre. J'ai un contact au sein de la communauté libyenne de Londres. Je suis entrée en France par la frontière italienne et j'ai échoué temporairement dans la région de Cornandouille où des associations accueillent les migrants comme moi.
Pour payer le passeur pour l'Angleterre, je fais des extras sur une aire d'autoroute située à moins d'un kilomètre du foyer où je suis hébergée. Le fric que je gagne à la sueur de mes fesses, je le range dans une boîte en métal, décorée aux couleurs de l'Union Jack, boîte que je planque dans une cache aménagée dans les vestiaires des douches du foyer.

Les boîtes à baiser du Cul des Prés
Le Cul des Prés, c'est une aire de repos avec de grands espaces boisés pour le pique-nique. Des dizaines de poids lourds des pays de l'Est y stationnent pour la soirée ou pour la nuit. Elle est idéalement située sur la route Espagne - Europe de l'Est. Elle est clôturée comme il se doit pour isoler le domaine autoroutier. Mais il y a des passages cachés et de l'autre côté de la clôture, planquées dans les bosquets, deux cabanes de chantier, avec canapé et table basse, qui servent de boîtes à baiser.
C'est là que j'attends les gros porcs qui viennent vider leurs bourses avant de piquer un roupillon et de reprendre la route. Le camionneur de Gdansk m'a appelée il y a un quart d'heure. Je le vois toutes les semaines, il parle un peu Anglais et je connais ses fantasmes. Il sera là dans cinq minutes. Pour qu'il me lâche un bon gros billet de cinquante Euros, je m'allonge à poil sur le canapé devant lequel il aime bien se courber pour jouir à fond de mon « origine du monde », sans pour autant délaisser la face cachée de ma lune.
Il y a des habitués comme Viktor et des occasionnels. Quand ma boîte « Union Jack » a été remplie de billets en liasses bien serrées, j'ai offert une dernière passe à Viktor pour qu'il me trouve un passeur pour l'Angleterre.

La boîte à sardines de Bill
Viktor m'a mise en contact avec Bill, qui fait la route du Royaume-Uni. On s'est retrouvées à deux, Zohra et moi, dans la cabine de Bill, en route pour Calais. En plus du prix à payer, il a fallu lui faire quelques gâteries pour rompre la monotonie du trajet.
Une centaine de kilomètres avant Calais, Bill s'est arrêté sur une aire en rase campagne et s'est garé dans un coin discret. Il nous a installées tête-bêche, comme des sardines, dans un coffre métallique calfeutré, caché derrière les réservoirs du camion. Nous avions juste une petite grille d'aération pour respirer un filet d'air chargé d'effluves de gazole.
On a réussi à échapper aux contrôles par caméra thermique et les chiens ne nous ont pas détectées à l'embarquement sur le ferry à Calais. La Manche était agitée et la traversée fut horrible. Zohra et moi étions secouées dans tous les sens, un vrai calvaire.
Bill nous largua dans la campagne anglaise à cinquante kilomètres de Douvres, non sans avoir exigé une dernière passe pour la route.

Les boîtes à rajeunir
Avec Zohra, on a eu juste assez d'argent pour gagner Londres où j'avais l'adresse d'une association d'aide aux migrants. Grâce à elle, j'ai pu trouver du travail dans un centre de soins esthétiques et déposer ma demande de permis de séjour. Je bossais dans une unité de cryothérapie où des vieilles peaux londoniennes venaient se plonger quelques minutes, à moins cent-soixante degrés Celsius, dans des cryosaunas. Les caissons, je les appelais des boîtes à rajeunir, car les vieilles bourges étaient persuadées que ce traitement leur redonnerait l'éclat et le jus de la jeunesse.

Les boîtes en sapin
Quelques mois plus tard, l'association pour l'insertion des migrants m'a orientée vers une formation de thanatopractrice, formation délaissée par les Anglais. J'ai appris à embaumer et à maquiller les morts pour les mettre en boîte et les rendre présentables à la famille avant l'enterrement ou l'incinération. J'ai été diplômée avec les félicitations du jury et j'ai été immédiatement embauchée par une entreprise de pompes funèbres. Quand je parlais avec les familles de mes défunts, je me demandais ce que je pouvais faire pour les aider à garder bien vivant le souvenir de leurs morts.
Zohra, qui était professeure d'Anglais en Lybie, avait repassé les diplômes britanniques pour pouvoir enseigner à Londres. Parallèlement, elle avait développé une activité d'écrivaine publique, et rédigeait des récits de vie pour des personnes âgées en maison de retraite.
Nous dînions ensemble tous les premiers jeudis de chaque mois, car nous étions arrivées en Angleterre un premier jeudi d'octobre. C'est au cours d'un de nos dîners que j'ai lancé l'idée de créer un nouveau support pour transmettre et faire vivre les récits de vie qu'elle transcrivait. Et nous avons décidé de fonder notre boîte « Boîte-de-vie ».

La boîte de vie
L'appareil à souvenirs se présente sous la forme d'une belle boîte, comme une boîte à musique, toute en marqueterie. Il est bourré d'optique et d'électronique. Quand on ouvre la boîte de vie, un hologramme parlant d'une quarantaine de centimètres de haut apparaît. Il représente la personne défunte qui raconte sa vie pour sa descendance.
Nous avions créé un formidable outil de transmission de vie à ses descendants. Le succès fut immédiat. Aujourd'hui, Boîte-de-vie est en cours de cotation pour lever des fonds et attaquer le marché mondial de la boîte de vie.
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Atoutva · il y a
Nouvelle lecture. Nouveau vote !
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Viviane Fournier · il y a
Bonne chance à vous !
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M. Iraje · il y a
De boîte en boîte, l'ensemble tient la route ...