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L'ours breton

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Alice Merveille

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Début de l’histoire à Figueras en juillet dernier dans un de ces restaurants de la place centrale.
Me voici dégustant en terrasse des encornets à l’huile d’olive quand le garçon vient me demander s’il serait possible qu’un client s’installe à ma table. Coup d’œil rapide pour vérifier si la terrasse est réellement bondée et pour découvrir le client en question.
La cinquantaine. Haute stature quoique un peu maigrichonne. Polo de coton bleu marine, pantalon en lin beige, pieds nus dans des mocassins en nubuck marron. Long visage émacié, front largement dégarni, cheveux poivre et sel savamment décoiffés.
Pas mal et la terrasse est réellement bondée alors... pourquoi pas !
Il s’approche de ma table, voix douce, un peu sourde :
— Je suis confus... Impossible de trouver une place libre, alors vous comprenez...
— Je vous en prie.
— Vraiment cela ne vous dérange pas ?
— Non, je vous en prie, prenez place.
— Vous êtes sûre, sinon je peux attendre au bar...
— Je m’impatiente. S’assied, s’assied-pas ?
Enfin nous déjeunons. À ma surprise l’homme est plutôt bavard. Au café je sais qu’il s’appelle Yann, qu’il est professeur de Lettres dans un lycée de Rennes, qu’il aime le cinéma, le théâtre, la littérature, la peinture et les surréalistes en particulier. Les surréalistes ? Saisir l’opportunité et, pourquoi-pas, lui proposer la visite du musée Dali. Proposition qu’il accepte avec des « vraiment c’est possible ? », des « je ne voudrais pas m’imposer », etc.
Pas simple, le professeur de Lettres !
Au musée Yann me dispense de mettre le nez dans un guide. Il commente longuement chaque tableau, chaque objet, chaque sculpture... Intéressant au début, épuisant au bout de trois heures ! Un pichet de sangria partagé plus tard, nous échangeons nos adresses mail.
Durant l’été je n’avais plus pensé à cette rencontre jusqu’à ce que je reçoive, début octobre, un long mail de Yann me rendant compte en détail des livres qu’il a lus, des films qu’il a vus, des expositions qu’il a l’intention de voir. La pièce-jointe à ce mail, le programme de la nouvelle saison théâtrale rennaise, me laisse perplexe. Serait-ce une invitation à une nouvelle rencontre en Bretagne ? Je décide de mettre de côté la pièce jointe.
À mon tour je lui fais part de mes impressions sur les livres que j’ai lus, sur les films et les expositions que j’ai vus. Les mails de Yann se font quotidiens. Il me questionne adroitement et je me laisse questionner avec plaisir. Par son implication à mon égard et la qualité de son écriture, Yann me devient peu à peu indispensable. Je me surprends à ressentir la fébrilité de l’attente d’un message et je n’hésite pas à tricher de temps en temps... car comment lui dire que je déteste Michel Houellebecq, les frères Coen et Jeff Koons (qu’il porte aux nues !).
Au fil des jours le ton de nos échanges évolue, d’amical il devient plus chaleureux, presque tendre. De Cordialement nous passons à Amicalement puis à Je t’embrasse et enfin à Plein de bises. Une comédie mi vraie, mi fictive se joue par écrans interposés. J’ai même une petite bouffée de jalousie quand il me dit qu’il a trouvée Cate Blanchett furieusement sexy dans Blue Jasmine...
En décembre Yann m’invite à passer un week-end à Pont-Réan :
— Dans la maison familiale que j’habite seul, précise-t-il, cela me ferait plaisir de te faire découvrir la beauté de mon village avec ses vieilles maisons de granite et d’ardoise, de te faire goûter à l’authenticité de la cuisine bretonne.
J’accepte. Je vide mes armoires. J’angoisse.
Jupe, robe, ou pantalon ? Que mettre en plein hiver pour séduire un professeur de Lettres certes brillant mais un brin pointilleux ? Ne pas prendre de risques, opter pour le noir intégral mais tout miser sur les sous-vêtements. Doubler Cate Blanchett au poteau.
Je fonce chez La Perla et je me décide pour un ensemble soutien-gorge pigeonnant et mini short échancré : une folie en soie noire et dentelles de Calais que je trouve furieusement sexy mais hors de prix !
J’emporte une bouteille de champagne que nous boirons sans aucun doute devant un feu de cheminée, en dégustant un plateau de fruits de mer et un kouign-amann en dessert.
J’arrive en fin d’après-midi au village de Pont-Réan. Je sonne à la porte d’une maison imposante et robuste. L’entrée me semble sombre et humide mais Yann est visiblement heureux de me revoir et me remercie chaleureusement pour la bouteille de champagne.
Nous faisons le tour du propriétaire.
— Rien n’a changé depuis la mort de mes parents, me dit Yann, avec fierté. Je m’efforce d’avoir l’air décontractée, à défaut de paraître enthousiaste.
Aucun feu dans la cheminée qui semble n’avoir plus fonctionné depuis des lustres. M’effleure alors le sentiment d’une désillusion annoncée...
Je t’ai préparé un dîner typiquement breton, s’exclame Yann. Galette-saucisse, une spécialité très appréciée notamment par les supporters du Stade Rennais, cidre fermier et pommes du verger de mon voisin. Le tout bio, bien sûr ! Un « formidable ! » étranglé sort piteusement de ma gorge. Envolés plateau de fruits de mer et kouign-amann avec champagne ! (Mais où est donc passée ma bouteille ?).
Je frissonne dans mon chemisier noir trop léger.
Après le repas nous nous installons devant la cheminée muette. La soirée s’étire entre conversation languissante, caresses et baisers première boom, premier flirt...
Enfin nous montons à l’étage. Yann me désigne en souriant une porte fermée et me dit :
— C’est la chambre de mes parents. Je n’ai rien changé depuis leur disparition. Allons plutôt dans ma chambre de jeune homme.
Sa chambre de jeune homme ! À cinquante ans ! Je grelotte d’appréhension dans mon chemisier noir décidément trop léger. Partout des livres et de revues. Au sol, sur les étagères, les chaises, le bureau, au pied du lit étroit.
Sur le lit trône un ours en peluche, énorme, gris sale, pelé et borgne. Monstrueux !
Que faire alors de la montée d’adrénaline qui m’envahit ? Jouons puisque nous sommes dans l’après-puberté ! Je serre avec conviction l’ours sur mon cœur. Je m’exclame :
— Oh, qu’il est mignon !
— Lâche-le et remets-le immédiatement à sa place, hurle Yann. Tu as entendu ? je dis IMMEDIATEMENT !
Je sursaute. La guenille tombe au sol. Mon regard s’affole. Je tourne comme une toupie. La porte, où est cette foutue porte ?
Enfin je m’élance. D’un coup je pied je fais valser l’ours, lui marche dessus. Yann rugit :
— Mon ours, regarde ce que tu as fait à MON OURS !
Je dévale l’escalier.
J’attrape au vol mon sac de voyage.
Je cours vers ma voiture en oubliant ma doudoune.
Je démarre en trombe.
Fin de l’aventure.
Tirer un trait.
Perdre encore une fois quelques plumes.
Pleurer ma doudoune noire.
Qui me manque.

PRIX

Image de Eté 2016
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Dizac · il y a
J'adore! L'écriture est fluide le style parfait pour moi et l héroïne infiniment proche. Pourquoi avais je manqué cette formidable publication? ??
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Alice Merveille · il y a
Merci, Dizac, pour votre commentaire chaleureux ! Je suis moi-même en cette période de vacances un peu erratique dans mes lectures mais j'ai découvert certains de vos textes avec grand plaisir.
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Alain Adam · il y a
Ah, ces désillusions enfantées par les illusions. Courage, fuyons! Je vote contre l'ours de certains hommes t et par ceque ce texte est particulièrement bien écrit. On sentait dès le début de l'histoire une embrouille pitoyable, je n'ai pas été déçu! Si vous aimez les alexandrins je vous invite au bord de l'Erdre en lice pour le prix Automne 2016... A bientôt entre les lignes! Sourires!
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Alice Merveille · il y a
Grand merci, Alain et à bientôt !
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Fleur de Tregor · il y a
Très belle histoire, bien enlevée. Et la chute ! Ah ces hommes jamais sortis de l'enfance, oui il en existe encore !
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Alice Merveille · il y a
Un grand merci à vous pour votre commentaire chaleureux !
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Valoute Claro · il y a
Très drôle et inquiétant! Il faut donc se méfier des charmants prof de lettre? Dommage....
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Alice Merveille · il y a
Merci, Valoute34, pour votre lecture mais restons optimistes !
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Camille Crésut · il y a
Des sueurs froides ! La chute est excellente !... Sur le thème de la rencontre et si le coeur vous en dit ;http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/je-hais-polo-culot
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Alice Merveille · il y a
Merci, Camille ! Je vais à la rencontre de "Je-hais-polo-culot"...
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Arielle Maidon · il y a
A la fois hilarant et terrifiant! Ton récit nous tient en haleine et on se surprend à partager les mêmes espoirs que l'héroïne...pour finir par courir aussi vite qu'elle vers la sortie! Mon vote sans hésitation.
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Alice Merveille · il y a
Un grand merci, Qualsevol Nit, pour ton commentaire enthousiaste !
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Isabelle Lambin · il y a
On commence avec la tendresse d'un doux rêve devenant peu à peu réel et on finit en se prenant un ours en pleine figure. Le plus triste reste la perte de la doudoune ;o)
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Alice Merveille · il y a
Merci, Isabelle ! Une doudoune c'est comme un doudou... pour certain(e)s !
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Utilisateur désactivé · il y a
Joliment écrit et très visuel, ce pourrait être un court-métrage à l'effet surprise non ménagé!
Mon vote pour cette fuite intelligente ;)

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Alice Merveille · il y a
Un grand merci, Petite Poussette, pour votre commentaire chaleureux !
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Jérôme Fanvinc · il y a
Je me suis laissé bercer par l'histoire... jusqu'à cette surprenante conclusion. Une mention particulière pour le titre. Bravo Coco !
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Alice Merveille · il y a
Un grand merci, Jérôme !
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Freddy Potec · il y a
Belle histoire qui prouve que le chemin n'est pas toujours aisé du rêve à la réalité, la désillusion souvent cruelle.
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Alice Merveille · il y a
Merci, Freddy Potec, pour ce sympathique commentaire !
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