Je suis vos larmes

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Écrire pour dire mais aussi raconter, vous démêlerez peut-être le réel du faux  [+]

Mon premier geste est de prendre la boite de mouchoir. Un petit geste anodin pour vous. Pour moi, c'est un accessoire de travail. Discret, il est dans le décor mais personne ne l’aperçoit. Pourtant, un regard, une main, cherchera la boite en carton : ma vie est au bord de vos larmes. Je les vois apparaître sur le bord de la paupière et j'entrevois à l'intérieur les premiers reflets de lumière. Il y a un effet de loupe sur l'oeil ainsi que sur votre monde intérieur, sur ce qui n'a pas été dit. Des gouttes rondes, timides, qui se laissent glisser sur les cils et garderont la brillance de ce court passage. Il n'y a pas de trace sur la peau mais juste des indices de ce moment. Un regard de compréhension : « Oui, je pleure. Oui, je pleure. » A chaque fois, je suis surpris par l'effet de miroir de cette gouttelette. Je me vois dedans, je me noie dans le microcosme de l'autre. Je suis envahi, je me retiens, rien ne dois affleurer de mon émotion... L'iris brillera plus que jamais mais la vision deviendra embué, flouté par cette vague intérieure. On avorte ce moment indolore et à la fois si pénible, si difficile. Une respiration profonde augmente son volume corporel qui diminuera l'écoulement. Quelques gouttes charrient l'histoire d'une vie. Quelques gouttes qui chavirent une vie. Un contraste de sensation entre un corps chaud et une larme froide nous permettant de découvrir la mémoire sensorielle de notre peau. Sentir le passage tiède, mélange du chaud et du froid, sur l'épiderme. Ressentir cette impression connue depuis le premier instant. Est-ce dû au regret de l'apaisant liquide qui nous a enveloppé pendant les premiers temps de notre existence? Retrouver la douceur de ce contact humide sur la peau. Un indice qui montre autant la joie que la tristesse, l'amour et la haine. Une perle brillante qui signe la vie ou la mort selon celui qui la verse. Un tsunami d'émotion qui vient se briser sur le grain de peau. On ne peut contrôler les larmes. Elles nous rendent impuissants, fragiles et imperméables quand le flot ne s'interrompt plus. Il n'y a pas de raison pour pleurer... le sanglot se moque de l'entendement. On ne retient jamais une larme qui coule, on ne revient jamais sur une larme qui s'est écoulée. Les années n'effacent pas les chagrins mais leur compréhension. «Si vous saviez comme c'est dur... », «comme tu me manques ». L'instant d'après, je suis l'empreinte humide de la larme jusqu'au menton qui tremble doucement. Rien n'effacera cette sensation d'écoulement sur la joue. Le geste de la main, des doigts gauches et lourds aplatissent la pommette mais, en aucun cas, elle n'enlève le stigmate de l'eau transparente qui s'écoule en laissant une trace de couleur sang dans les yeux. Une excuse, un pardon sortira en concomitance mais les civilités ne sont plus de mise à cet instant. Une quantité infime de liquide provoquera une véritable détresse... un naufrage. Le silence accompagne souvent l'instant qui suit la larme quand elle est le résultat d'un long trajet jusqu'à sa sortie. Ma vie est de suivre le chemin de vos larmes plongé dans mon silence. « Maman ». Les gouttes rondes forment une ponctuation aux phrases, aux maux. Elles sont des parenthèses intemporelles, « je l'aimais tant ». Ici, les temps n'existent pas, n'existent plus. La larme est l'empreinte dans le présent, d'un passé qui colora notre avenir. Les sanglots étouffent nos mots enfouis, le sanglot assourdit les paroles environnantes. Seule, notre pensée est assouvissante, elle est Une et Toute. C'est le but ultime : « je le veux... ». Je me défends avec l'arme, celui du refus : « non, non, je ne pleure pas ». Pleurnicherie est un mot employé par certains pour éviter l'envahissement de ce sentiment infantile. Un regard, perdu, vers le ciel, empêche le déluge. Je ne ferai pas couler la première larme, le contrôle de toute une vie. J'écrirai à l'encre de tes larmes sur mon papier qui absorbera ta souffrance, ton chagrin. Tu ne connaitras point la souffrance, ceci est mon commandement. Quand, l'instant précédant le bord des larmes, c'est la gêne que l'on voit monter. Les yeux fuient, fuient le spectacle, les indices de cette déperdition de l’âme. Une part du monde intérieur, celle qu'on ne divulgue pas, par risque, par honte... par peur. Le sentiment d'abandon, d'une larme, d'une vie, dépend du regard que l'on nous porte sur nous. On ne vit pas sans amour. « Je vis à travers ses yeux, son regard et jamais je ne le quitte ». Le flot de mots noie ma souffrance qui, à jamais, accompagne son absence. Le sentiment de vide n'assèche rarement, la mélancolie qui inonde nos pensées de lignes humides nous conduisant vers un profond chagrin d'où on ne s'extirpe que difficilement. Je ne comprends pas pourquoi on m'a mis là.... le hasard, la vie, le destin ou dieu ? Je n'imagine pas m'habituer à cette vision d'un autre qui laisse échapper la cristalline de l'être. « Je me sens vide, sans émotions, rien n'existe en moi, juste des mouvements de respiration... je suis en vie apparemment ». Les sanglots provoquent les sursauts des mots enfouis en nous, quand les cris arrachent le cœur et résonnent au point de toucher au plus profond de nous. J'ai connu cette douleur. Je m'accroche à toi, comme je me tiens à la vie, c'est-à-dire avec frayeur et peine. Le liquide lacrymal, solution légèrement salée, aux propriétés assainissantes, nettoie les blessures d'une vie : « j'en peux plus, je veux que ça s’arrête ». J'écoute. Je n'ai pas les mots, mon corps parle pour moi, d'un geste, d'un regard. Pourtant, je suis cloué au sol par la charge, le poids de ce fardeau. Je suis ému... c'est ma double peine.
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