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Clara Mln

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Qualifié

L'Enfant vivait dans un appartement, avec des murs immenses, que surmontait un plafond haut comme le ciel. Ses journées se succédaient en un vaste tourbillon dont les éléments se mêlaient sans distinction et s'éteignaient aussitôt apparus. Les voix et les visages signifiaient peu pour lui, ils se confondaient dans son esprit. Hormis ceux de ses parents, il connaissait peu de noms, car l'intérêt de les retenir lui échappait. Il voyait son entourage comme un ensemble constitué d'objets, mouvants ou non, dont le but était de le servir pour l'éternité.

Dans le flou de son monde apparaissait parfois celui de la fille de l'appartement d'en face, Léa, avec qui l'Enfant jouait. Elle était comme lui, de la même taille, avec une voix gazouillante qui balbutiait péniblement ses premiers mots, et surtout, elle partageait avec lui la qualité de ne songer ni au passé ni au futur.
Ils passaient des heures ensembles, chacune plus brève que la précédente, inventant des jeux qu'ils oubliaient le soir-même, mais dont l'Enfant ne se lassait jamais.

Quand l'envie l'en prenait, il demandait à ses parents s'il pouvait rejoindre Léa. Parfois ils répondaient par la négative ; l'Enfant boudait un instant, jusqu'à ce que son attention fût distraite. Au bout d'un temps indéterminé, il réclamait à nouveau de rejoindre sa compagne de jeu.
Un jour, ayant essuyé un nouveau refus, il demanda :
— Pourquoi je ne peux pas voir Léa ?
La réponse resta en suspens quelques secondes – une éternité.
— Pourquoi ? s'impatienta l'Enfant.
La voix de sa mère lui répondit avec hésitation :
— Elle est malade.
Malade... Comme quand on l'empêchait de quitter son lit, que son corps transpirait et qu'on lui donnait des produits sucrés avec un goût bizarre... Ça ne durerait que quelques jours alors, se dit-il. Mais à partir de cette annonce, on ne le laissa plus voir Léa.

Il tenta de se faufiler chez elle, profitant de l'inattention des adultes. On ne le laissa pas entrer.
Si sa contrariété s'évanouissait aussitôt apparue, l'espoir ne le quittait pas. Dès que l'envie l'en prenait, il demandait à nouveau de rejoindre sa voisine. Il se disait qu'à force de réclamer, la réponse finirait bien par changer. Ce fut le cas.

— Je peux aller voir Léa ? babilla-t-il pour la énième fois.
Et il entendit la voix de sa mère lui annoncer :
— Elle est morte.
Morte ?
L'Enfant resta silencieux, l'air hébété. Il sentait les regards de ses parents braqués sur lui, chargés d'un sentiment qu'il ne saisissait pas.
— Bon, dit-il enfin, ça sera pour un autre jour.
Il s'assit par terre et attrapa l'un de ses jouets qui traînaient à côté. Ses parents échangèrent quelques paroles qu'il n'entendit pas.

L'Enfant joua toute la journée comme si rien ne s'était passé. Les mots, pourtant, restaient indélébiles dans son esprit, chargés d'un sens que le temps lui révèleraient.

PRIX

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Aurore Begue · il y a
J'ai voté :) Je reste un peu sur ma faim à la fin de cette nouvelle, néanmoins elle est émouvante et bien écrite
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Michèle Harmand · il y a
Un texte étrange en première lecture, mais qui en fait traduit bien la bienheureuse ignorance du jeune enfant. Et sa faculté à oublier, parce qu'il ne vit qu'au présent :)
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Leliasoussi · il y a
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Brahimsoussi · il y a
Hosana sur toi !!
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Malice · il y a
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