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Hold up

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Eve Roland

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Et voilà, c’était couru, fallait que ça tombe sur lui.
Bébert pédalait dans les rues du village, pédalait direction la grand-route, pédalait tout ce qu’il savait en priant le ciel que personne — un bricoleur distrait, une bande de gamins, un connard malfaisant — n’ait égaré quelque clou en ce jour fatidique. Les copains l’attendaient peinards dans le camion, on t’garde le café au chaud dans la thermos, t’auras qu’à te jeter avec le vélo par la porte arrière et zou, ni vu ni connu je t’embrouille, tu verras Bébert tu verras, c’est du billard ou je m’y connais pas.
Sacré Bébert... Le vélo se faufila à droite dans l’impasse qui longeait la quincaillerie, y avait là un muret facile à sauter même pour son âge, mais fallait penser au vélo et il s'était entraîné jour après jour sur le terrain vague derrière la fabrique, et le vélo lui parut une plume, peut-être aussi à cause de l'adrénaline, va savoir, y a que le résultat qui compte. Il remonta en selle et fila à ras la boulange d’où montait une chaude odeur de pain et de viennoiserie. Derrière la vitre, les clients se retournèrent d'un même mouvement — déjà le facteur ? Bébert frémit. A c’t’heure, là-bas, ils avaient déjà appelé les flics. Le temps que ce grand cornard de Lahure se mette en branle, il serait déjà loin.
C’était Miquette qui avait eu l'idée des verres de contact. C’était elle qui avait tout combiné. Et le tirage au sort, c’était elle aussi. Parce que lui ne s’y voyait pas plus qu’un autre, mais voilà : il n’avait jamais eu de chance.
Les verres de contact, le flingue, le masque de Donald. Il avait passé la porte de la banque, comme prévu pas un chat — les clients se pointaient en général entre onze heures et midi, Miquette avait tout planifié dans les moindres détails, il n’y aurait que Gisèle et le patron, ou ce qui en restait parce que depuis sa femme l’avait quitté, tout le monde savait que le Geoffroy, il fallait le tenir à bout de bras. Bébert s’était senti un peu bête de crier « haut les mains ! » à ces deux empaffés, lui qui avait dans la tête des visions de casse à la Capone, ses hommes en rangs serrés derrière lui, chacun exhibant trois flingues et toutes ses dents en or, les clients statufiés, les femmes qui s’évanouissent, le Directeur qui lui remet en tremblant le contenu du coffre et qui lui baise les mains, à lui, le roi du monde, l’empereur de la gâchette.
Sacré Bébert... Il repensa à ses années de chômage, aux fins de droits, aux faux papiers, aux petites combines. A la fabrique où il avait connu Raymond, Miquette et toute la clique, aux années qui avaient passé en leur laissant à tous des bras des jambes de plomb, la tête farcie de revendications qui n'avaient jamais abouti... Avec le fric, ils seraient bientôt partis loin, lui et les potes, et plus rien n'aurait d'importance.
La clé !
Gisèle se retourna, tenant d’une main une tasse à café, de l’autre un kleenex détrempé. Derrière elle le Geoffroy la figure de travers, la morve au nez comme un môme le jour de la rentrée des classes, un vrai saule pleureur. Bébert sut tout de suite que c'était pas son jour. Les deux zigues le regardèrent sans comprendre, il répéta La clé, donnez-moi la clé. Gisèle se contenta de lever les mains et de le regarder, la clé la clé la clé, la voix de Bébert s’étrangla dans sa gorge et la sueur sous le masque de Donald commença à couler.
La clé !
Cette fois, c’était Gisèle qui avait crié, ou bien l’autre empaffé, il ne savait plus Bébert, ils étaient là tous deux, le Geoffroy bouche ouverte l’air parti aux fraises et elle qui ne bougeait pas d'un pouce. Ben oui, la clé. Bébert soupira, il parlait français oui ou non. Gisèle haussa les épaules puis contourna lentement la caisse, marmonna quelque chose que Bébert ne comprit pas. Il grogna Le fric, bon dieu, le fric. Ça tictaquait dans sa tête pire qu’un compteur de taxi, pourvu que personne n’entre dans cette fichue taule, les copains avaient eu beau l’assurer qu’à cette heure la rue était toujours déserte il ne pouvait s’empêcher d’y penser, mais c’était pas le moment de flancher, non. Alors pourquoi tout à coup sa vie entière lui repassait devant les yeux en accéléré ? Devant lui Gisèle baissait lentement les bras, ses seins débordant du corsage tremblotaient comme de la gelée, il grogna Bouge pas, les copains lui avaient dit que le flingue n’était pas chargé, tirer une balle en l’air, comme ça, il aurait bien aimé — pour voir, pour faire du bruit, pour les mater. Le Geoffroy agita les mains vers Gisèle en un geste que Bébert ne comprit pas, même qu’il bavait un peu, c’en était dégoûtant.
Sans le quitter des yeux, Gisèle posa les mains sur ses genoux, ses mains aux doigts comme des saucisses aux ongles vernis rouge foncé, et là — jamais, non jamais les copains ne le croiraient quand il leur raconterait — elle attrapa ses jupes et se troussa jusqu’au nombril.
Elle lui tendait la clé encore toute chaude de ses cuisses qu’il avait passé la porte et décampé aussi sec.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Une belle fantaisie à la manière des Pieds Nickelés comme il a été dit ! Bravo, Eve ! Je clique sur j'aime.
Je profite de mon passage pour vous inviter à lire ma nouvelle " Spectacle nocturne" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l'originalité de ce hold-up qui nous tient en haleine !
Grâce à vos votes, “ Sombraville” est en Finale ! Une invitation à confirmer
votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Ginette Vijaya · il y a
Ambiance mafieuse à fond la caisse !!
Je concours aussi avec le texte " de roues en roues "

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MCV · il y a
ça pulse, dis donc, on n'a même pas le temps (ni l'envie) de respirer! Bravo.
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Claire Bouchet · il y a
Voici un hold-up en grand braquet Eve. J'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire.
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Eve Roland · il y a
Merci, Claire !
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M. Iraje · il y a
Un hold up bien tourné, même si ☺☺☺
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Eve Roland · il y a
Merci pour votre visite ;-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous avez raison , au moins dans la bd originelle ,"les pieds nickelés " sont beaucoup moins dangereux que les gars de la bande à Bonnot , qui étaieznt pus que motivés , des vrais anarchistes , même tueurs contre la Société!! c'est terrible
Alors que les pieds nickelés , on était impatient de connaitre leurs aventures , dans les prochianes publications u les albums ,......deans les années 60, quand on était en âge scolaire .
C'est la chanson de Joe Dassin qui nous rappelé le destin tragique de ces pauvres anarchistes ,tués par des militaires à coups de canon ,dans la banlieue parisienne, à Choisy le Roi en 1912!!

vive les pieds Nickelés !! mille sabords !!!

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Emsie · il y a
Bravo, Eve, bien joué !
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Doria Lescure · il y a
Voilà un cycliste braqueur haut en couleur ! mes voix !
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Eve Roland · il y a
Un grand merci, Doria !
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Polotol · il y a
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Eve Roland · il y a
Heureuse qu'elle vous ait plu !
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